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CONFIDENCES D'UN EXPERT ET ANCIEN JOURNALISTE DU FINANCIAL TIMES

Ramtane Lamamra m'a dit...

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Le ministre des Affaires étrangèresLe ministre des Affaires étrangères

«En sortant du ministère, je me demandais, et non pour la première fois: est-ce que l'UE a une politique stratégique bien pensée pour l'Afrique du Nord?»

Il s'appelle Francis Ghilès, il a été journaliste au Financial Times de 1981 à 1996 chargé de l'Afrique du Nord, expert des questions internationales et énergétiques, M.Ghilès nous livre quelques détails croustillants de sa rencontre avec le ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, tout en mettant en évidence le potentiel et le rôle de l'Algérie en matière de stabilisation de son espace régional. «Le ministre, qui m'a reçu, est professionnel, discret et possède un sens de l'humour ironique, un trait caractéristique de nombreux Algériens avec les Britanniques», affirme Francis Ghilès séduit par Lamamra et ébloui par le paysage féerique de la baie d'Alger qui s'offrait à lui sur le plateau des Annassers où est situé le nouveau siège du ministère des Affaires étrangères. «Lamamra m'a rappelé les deux points sur lesquels l'Europe et l'OtanTAN devraient réfléchir», confie Francis Ghilès.
Le premier point est que «le gouvernement algérien croit fermement que la diplomatie est la clé pour le tri des questions très complexes du terrorisme, la confrontation entre les différents groupes ethniques et la perte de contrôle des frontières qui perturbent la vaste région au nord-ouest de l'Afrique». Des problèmes se sont accumulés depuis des décennies qui ne peuvent être traités par la force armée et la répression uniquement. «Cette façon de penser ne fournira pas de sécurité durable dans la région même si elle est nécessaire pour lutter contre le terrorisme.» Le deuxième point est que «l'Armée algérienne s'en tient fermement à la doctrine qu'elle avait suivie depuis l'indépendance. Elle n'intervient pas au-delà des frontières de l'Algérie». L'hôte du MAE rapporte également que, les décisions clés sur la sécurité et les affaires de la politique étrangère sont discutées entre une douzaine de hauts officiers.
M.Ghilès ajoute, «ce petit groupe peut être élargi pour inclure deux cents ou plus de hauts officiers à certaines occasions, une version algérienne d'un Majliss Echoura (ou comité consultatif)». Un autre point à prendre en considération est que «l'idée même de sacs mortuaires de soldats ou d'officiers algériens tués à l'étranger étant rapatriés en Algérie est un anathème. La population ne l'accepterait tout simplement pas». S'agissant de l'Union européenne, «lorsque je lui ai demandé si l'Union européenne ne pouvait pas faire plus dans la région, notamment pour essayer de trouver une solution à la question du Sahara occidental, la réponse était oui».
L'envoyé de l'ONU au Sahara occidental, Christopher Ross - aussi ancien ambassadeur américain à Alger - semble être parfois plutôt le seul. L'expert confie: «En sortant du ministère, je me demandais, et non pour la première fois: est-ce que l'UE a une politique stratégique bien pensée pour l'Afrique du Nord? Est-elle vraiment suffisamment engagée avec l'Algérie dont les actifs en sécurité et énergie (trois gazoducs relient l'Algérie à l'Europe à travers lesquels la circulation du gaz n'a jamais été interrompue) sont évidents?»
Ces derniers mois, les ministres et les chefs d'Etat étrangers étaient engagés dans une valse non-stop à Alger, avec le Mali et la Libye en haut de l'ordre du jour. Après qu'un nouvel accord entre toutes les parties au conflit au Mali ait été signé début mars, les diplomates algériens se sont rapidement occupés d'une tâche beaucoup plus difficile pour ramener les groupes innombrables armés libyens et les politiciens à la table des négociations.
Les dernières négociations ont commencé à Alger le 10 mars dernier, conduites par le ministre délégué des Affaires étrangères de l'Algérie, Abdelkader Messahel et l'envoyé spécial des Nations unies Bernardino León.
Les négociations concernant le Mali et la Libye, cependant, sont un bon rappel que la diplomatie algérienne a été au coeur d'âpres négociations au cours des dernières décennies. En 1975, l'Algérie a réussi à sceller un accord entre le chah d'Iran et Saddam Hussein sur le Chatt-el-Arab. En 1981, le ministre des Affaires étrangères, Mohamed Seddik Benyahia, a réussi un coup diplomatique étonnant lorsqu'il a aidé à obtenir la libération des diplomates américains retenus en otage à Téhéran. Benyahia avait joué un rôle important dans la perspective des Accords d'Evian en 1962 qui ont mis fin à 132 ans de domination coloniale française. En mai 1982, il voyageait entre Baghdad et Téhéran en essayant de négocier un cessez-le-feu dans la guerre acharnée entre l'Iran et l'Irak lorsque son avion Grumman Gulfstream a été abattu par un missile irakien. A la même période, les relations entre l'Algérie et les Etats-Unis s'amélioraient de façon spectaculaire, avec l'année 1981 comme le point tournant. Washington avait longtemps considéré l'Algérie comme un fervent partisan de l'OLP (Organisation de libération de la Palestine) et du CNA (Congrès national africain). Lorsque l'ancien président, le défunt Chadli Bendjedid, a rendu une visite officielle à Washington en avril 1985, Ronald Reagan lui a dit: «Vous êtes le seul dirigeant arabe qui me dit ce qu'il pense vraiment.» Chadli a plaidé pour la cause palestinienne avec chaleur et conviction. «Nous essayons souvent de soulever la question de la Palestine auprès de nos visiteurs arabes», le président américain a dit à son homologue algérien, «mais ils refusent généralement d'en discuter».
Rappelons enfin que Francis Ghilès est un des experts des questions internationales pour avoir été rédacteur chargé de l'Afrique du Nord au Financial Times de 1981 à 1996 et contribue à la BBC World Service depuis plus de trente ans. Il contribue également à des médias internationaux dont Le Monde, The Wall Street Journal, El Pais, Le Monde diplomatique; à des instituts comme le Peterson Institute et Csis à Washington, l'Ifri et l'Ipemed à Paris, le Royal Institute of International Affairs et The International Institute of Strategic Studies à Londres, le Konrad Adenauer Stiftung à Berlin. Il est aujourd'hui chercheur au Centre d'études et de documentation internationales de Barcelone (Cidob).

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