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19 MARS 1962 IL Y A 55 ANS IL SIGNAIT LES ACCORDS D'ÉVIAN: DJOUDI ATTOUMI ANCIEN OFFICIER DE LA WILAYA III, TÉMOIGNE

C'était incroyable! invraisemblable!

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C'était incroyable! invraisemblable!

...Et c'est ainsi que le 18 mars vers 20 heures, la voix de Krim Belkacem perçait notre poste radio pour annoncer glorieusement le cessez-le-feu.

Mais pendant les négociations d'Evian, l'espoir était permis. Nous sentions que cette fois-ci, c'était du sérieux. Et nous sentions ces diverses rencontres évoluer positivement entre la délégation du Gpra et celle du gouvernement français. Et c'est ainsi que le 18 mars vers 20 heures, la voix de Krim Belkacem perçait notre poste radio pour annoncer glorieusement le cessez-le-feu en ces termes: «Peuple algérien, combattants de la glorieuse ALN, un accord vient d'être signé entre notre délégation et celle du gouvernement français pour l'arrêt des combats. Les hostilités cesseront à partir de demain 19 mars 1962 à 12 heures; chacune des deux parties publiera un communiqué à l'attention de ses troupes pour cesser toute hostilité.» Enfin! C'est le rêve de notre vie qui se réalise. C'est quelque chose d'invraisemblable, quelque chose d'incroyable!
Nous commencions à nous congratuler. La joie nous envahit et sommes tout excités; mes oreilles bourdonnaient de bonheur. Mais je voyais défiler dans ma mémoire mes parents, mes soeurs et mon petit frère. Finalement, je me suis rappelé que j'avais une famille que j'ai perdue de vue depuis plus de cinq ans!
Je suis heureux à l'idée de la retrouver bientôt. J'étais heureux aussi de quitter cet uniforme, ces pataugas et mon arme, car notre mission avait triomphé. J'étais également heureux de dormir tranquillement, sans «avoir à prendre la crête» tous les matins que Dieu fait. J'étais enfin heureux de ne plus voir la mort partout. Subitement, je me remémorais mes camarades tombés dans les maquis. Je voyais leurs visages défiler l'un après l'autre. Ma joie s'estompa et sans me rendre compte, la tristesse m'envahit. Je revois ceux que nous avions enterrés, ceux dévorés par les chacals ou ceux torturés affreusement et largués depuis des hélicoptères.

«Pourquoi vous vivants et pas eux?»
Ils étaient des milliers que les parents attendront en vain. J'aurai honte lorsqu'ils me verront et me reprocheront silencieusement: «Pourquoi vous vivants et pas eux?»
Après quelques échanges, nous avions décidé de dormir pour être sur pied le lendemain. Oui, une nouvelle ère nous attendait, celle de la paix, celle de la préparation de l'indépendance ou du moins du référendum et surtout celle de la préparation de mon intégration à la vie civile. Nous nous sommes levés de bonne heure, pressés que nous étions de vivre les premières heures de la paix. Lors d'une opération de bouclage autour de cette ferme des Ait Achour, près de Tazmalt, nous avons failli livrer notre dernier combat à l'arrivée des soldats. Ce serait bête de mourir le jour du cessez-le-feu. Et puis, après des fouilles sommaires, ils sont enfin repartis.
Midi est arrivé. Fort de la proclamation du cessez-le-feu, notre groupe se retrouva, drapeau en tête, à quelques trois km de Tazmalt, au milieu des gens qui commençaient à nous embrasser. Nous fûmes rejoints par des voisins et le signal est donné par les femmes qui lançaient des youyous de toutes parts.
La foule grossissait à vue d'oeil; des groupes d'hommes, de femmes arrivaient de tous les côtés avec des drapeaux en entonnant des chants patriotiques. C'était la fête au milieu de cette foule bigarrée. Aux yeux de tous ces gens, nous sommes des héros puisque nous avons gagné la guerre. Nous étions émus. Nous baignons dans un bonheur indescriptible. Il me semblait que je venais au monde, une seconde fois. J'avais des larmes aux yeux. Pour ce grand événement qu'est la fin de la guerre, nous étions dans un état second; les gens continuaient à affluer de partout pour rencontrer les moudjahidine et participer à fêter la victoire, cette victoire tant attendue.
De tels souvenirs resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Surtout que le photographe de Tazmalt était là aussi pour la circonstance! Il prit des photos en souvenir de ce grand événement et pérenniser ce que nous venions de vivre. Nous avions l'impression d'être dans un autre monde, un monde fait de bonheur, de liesse avec des chants patriotiques et des youyous qui fusaient de partout.

On en vient aux nouvelles...
On nous apporta à manger; nous étions tellement excités que nous ne pouvions rien avaler. Le lendemain, les gens affluèrent à notre nouveau refuge. Le photographe est également parmi nous; nous prenons des photos avec des moudjahidine qui venaient de nous rejoindre, ainsi que des amis qui venaient d'arriver, comme Hamimi Arezki, Tahar Hamitouche, Belkacemi Tahar, Hocine Ahmed Ali. D'autres militants, mais cette fois venus d'Alger se joignirent à nous pour fêter la fin de la guerre; il s'agit d'Arezki Touat, Aminoulah Mouissi, Zidani Mokrane etc. De valeureux moudjahidine étaient de la partie; il s'agit de Smail Benaoudia, Djelloul Djermouni, Bouzidi Tayeb, Madjid Khatri, Abdallah Dellys etc...
Nous étions toujours sous l'effet de l'excitation; il fallait recevoir ces gens, les écouter, leur parler et les questionner. Et puis, c'est l'arrivée, presque timide, de certains qui étaient à la recherche d'informations sur les leurs, des anciens compagnons. Alors, pour ceux qui étaient tombés au champ d'honneur, il nous fallait inventer des prétextes pour les convaincre qu'ils étaient partis en Tunisie avec des convois d'acheminement d'armes, qu'ils étaient mutés loin de nous ou que nous les avions perdus de vue depuis des mois. Qui aura le courage de leur annoncer qu'ils sont tombés au champ d'honneur? Comment affronter leur regard, un regard angoissé de l'attente d'une réponse. Le drame de toutes ces familles apparaîtra au grand jour, lorsqu'elles apprendront plus tard qu'elles n'avaient aucun espoir de retrouver les leurs. Et puis vers 14 heures, je vois arriver ma grand-mère maternelle. Je pris dans mes bras Yama Koukou; elle était en larmes, car elle n'en croyait pas ses yeux. Serrer son petit-fils dans ses bras, alors qu'elle le croyait mort depuis des années! Elle me caressa le visage pour découvrir que l'adolescent qu'elle a vu partir au maquis a grandi et qu'il portait même une paire de moustaches. Elle mesura alors le temps passé; l'essentiel est que nous soyons ensemble! Tout en tenant mes mains prisonnières des siennes, elle me donna des nouvelles de la famille, des amis, des proches. Certains sont morts, d'autres ont fui les villages. Avant la tombée de la nuit, un parent est venu la chercher. Je lui promis de la rejoindre à la maison, lorsque mes parents seraient arrivés. Il lui suffira de patienter encore quelques jours pour que nous soyons tous de nouveau réunis.

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