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DOCUMENT INÉDIT : LES DERNIÈRES CONFIDENCES DE IZZA VEUVE ABANE

Une dame à l'ombre d'un géant

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La défunte Madame Veuve Abane avec notre consoeur Wahida Belkacem lors de l'entretien en octobre dernierLa défunte Madame Veuve Abane avec notre consoeur Wahida Belkacem lors de l'entretien en octobre dernier

Le sort a voulu que l'on rencontre Izza Bouzegri, la veuve de Abane Ramdane, quelques mois avant sa mort.

C'était le 27 octobre dernier, dans le cadre d'une série d'entretiens avec des témoins et des acteurs de la révolution algérienne et ce, pour un projet d'écriture d'un livre sur l'histoire. Il faisait trop chaud. Ce qui a accentué notre angoisse à l'idée de rencontrer en personne celle qui était la femme de l'architecte de la révolution algérienne Abane Ramdane. Mais les doutes et les appréhensions se sont dissipés comme un nuage d'été. Nous avons été chaleureusement accueillis par une gracieuse dame aux allures de reine antique. Sa noblesse est confirmée par son calme et son sourire laissant transparaître la plus grande des sérénités. Et dire que la veille encore, elle était hospitalisée! C'est allègrement qu'elle s'est prêtée à notre jeu des questions-réponses, trois heures durant, sans laisser entrevoir le moindre signe d'agacement. Dès l'entame de la discussion, Izza fait montre d'un réel intérêt pour l'écriture de l'Histoire et commence alors à nous rapporter avec une précision admirable son enfance, sa rencontre incroyable avec Abane Ramdane, l'homme qui l'avait impressionnée dès leur première rencontre. «Il m'a demandé si je savais taper à la machine, j'ai répondu que oui. Alors j'ai commencé à taper des documents, et, la plupart du temps, je ne comprenais rien à ce que je tapais.» «J'ai en effet saisi les tracts pour le congrès de la Soummam.» Cette dame égrène alors les noms de ceux qui ont tant donné à ce pays et qui ont pourtant disparu comme des ombres balayées par le vent d'automne. Elle nous dévoile Abane Ramdane, l'architecte de la révolution, le chef du congrès de la Soummam «un homme extrêmement doux» qu'elle n'a vu que de rares fois sourire. Mais «le jour de la naissance de notre fils, oui, il était vraiment heureux», se rappelle-t-elle.

L'anecdote du costume
Elle se souvient bien de leurs dernières rencontres et des attentes interminables. «Lorsque nous nous retrouvions dans cet appartement à Alger, plein de punaises, je passais des heures à recouvrir les murs de chaux lors de ses absences. Il était là mais très souvent ailleurs», confie-t-elle. «Un jour que je lui demandais ce qui le préoccupait, il me répondit d'un air accablé: j'ai eu une réunion importante avec les frères et ils n'ont pas été convaincus de mes propositions», rapporte-t-elle.
Abane, cet homme à l'allure simple, toujours humble, rentre un jour au logis bien vêtu. Elle s'exclama alors: «Comme tu es beau!» Il lui répond presque poussé par la culpabilité, levant les bras en l'air:
«Attends! Attends! Ce sont les frères qui me l'ont offert.» Un homme qui malgré un ulcère à l'estomac choisissait de ne manger que des pates à la sauce tomate. «Il ne touchait jamais à l'argent qu'on avait à la maison. Il me disait: ce sont les deniers du peuple.» Elle nous dévoile la gentillesse et la douceur d'un homme qui pensait que pour enfanter l'Algérie de nos rêves, tous les Algériens devaient être prêts à l'ultime sacrifice. On découvre une femme simple, mais efficace à l'ombre d'un géant. On réalise alors que nous sommes en face d'un joyau qui a été dissimulé, une perle qui a choisi de ne pas briller, mais de soutenir un effort bien plus important que sa propre personne.
L'union de Izza avec Abane a été brève, puisque ce dernier sera éliminé par les siens. En parlant de Abane, elle décrit un homme d'une grande simplicité et d'une infaillible humanité. «Il était extrêmement doux, toujours préoccupé par la cause nationale. La guerre était toujours en lui, il était très simple. Il n'élevait jamais la voix», racontait-elle, le regard perdu dans le passé. Elle confirme ce qui a été déjà révélé par ceux qui ont eu la chance de rencontrer Abane Ramdane. «Il était d'une rare intelligence. Il ne me parlait pas de ses goûts littéraires, je pense que j'étais trop bête pour lui!», dit-elle en riant.
La veuve de Abane, par son incroyable position et son rapport avec la tête pensante du congrès de la Soummam, a eu la chance de côtoyer les plus grands hommes de notre glorieuse révolution. C'était des hommes de la trempe de Larbi Ben M'hidi, qu'elle qualifie de «discret et très pieux». «Il était remarquablement intelligent, mais différent des autres, il était très pieux en effet», disait-elle encore. Elle trouvait «Ben Bella très simpliste et le moins brillant, Ait Ahmed et Boudiaf étaient de véritables révolutionnaires et de profonds patriotes. Boumediene était dur, ferme et sûr de lui. Un homme d'une grande intelligence, extrêmement calculateur.»
«Après l'indépendance, les trois B (Boussouf, Bentobal et Krim Belkacem) sont venus me voir mais j'ai refusé de les recevoir. Je savais qu'il s'agissait de l'assassinat de Abane! Mais, ils l'ont tué, ils sont venus me voir, j'ai refusé d'être dans la même pièce qu'eux.» «J'avais reçu ce message: rejoins-moi à Tunis, j'ai compris qu'ils l'avaient tué.» Alors qu'elle nous rapporte cet épisode douloureux, elle plonge dans un silence religieux, que l'on sent plus explicite que des diatribes interminables. De toute évidence, la blessure est encore vive, même 60 ans plus tard. Sa carrière de militante s'arrêtera net avec la mort du grand homme auquel elle donne un enfant. Alors débute l'errance, la recherche de son époux, le calvaire de l'attente puis la nouvelle de sa mort. Elle évoque lors de notre entretien qui durera près de trois heures, la douleur de la perte de Abane Ramdane.

Ils m'ont convoquée à Tunis...
Deux années après la mort de son époux, Izza se marie avec Slimane Dehilès, dit colonel Sadek, un ami de son défunt mari. Elle s'est ensuite dédiée à son mariage avec Slimane Dehilès et à leurs enfants. De son parcours, on comprend l'apaisement chez cette femme, une vie mouvementée mais une paix retrouvée au sein d'une famille fabuleuse. Une octogénaire au sourire d'enfant qui au crépuscule de sa vie reflète l'accomplissement et la plénitude.
On découvre une femme noble à l'allure fragile, mais pourtant téméraire et courageuse. Une femme qui exposera sa colère face aux complices du crime odieux, qui privera son fils d'un père, mais surtout une nation entière d'un pilier essentiel. Du haut de ses 87 ans, sa démarche et sa classe exposent une femme discrète mais sûre d'elle, ouverte à la discussion et inflexible sur la vérité. Elle est restée la jeune dame secrétaire d'un avocat et toute innocente.
On comprend dès lors pourquoi un homme de la trempe de Abane Ramdane ait pu désirer une telle femme comme épouse, elle était «une fée» à ses yeux.
Il s'agit aussi d'une militante qui activait dans l'ombre avec abnégation à son devoir pour la cause nationale puis à celui d'épouse. Fille de la Casbah, elle s'est impliquée très jeune dans l'Association des femmes musulmanes algériennes gérée par le Mtld, et plus tard dans l'organisation civile du FLN.
Si le destin des acteurs de la révolution a bien souvent été tragique, leur mémoire ne pourrait trouver meilleur écho et fidélité que dans la loyauté, le courage et la résilience de ces rares femmes qui ont partagé des moments de leur vie. Ces femmes-là sont de véritables remparts contre l'oubli dont toute la nation devrait être fière. C'est bien Kateb Yacine qui disait que «les Arabes s'étonnent de nous voir dirigés par une femme», dans une pensée à la reine berbère Dihiya, et en réponse à ceux qui disent que «derrière chaque grand homme, il y a une femme».

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