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61E ANNIVERSAIRE DU 20 AOÛT 1956:LE PROFESSEUR BÉLAÏD ABANE, POLITOLOGUE, À L'EXPRESSION

"Le congrès de la Soummam a donné une feuille de route à la révolution"

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Bélaïd AbaneBélaïd Abane

Le professeur Belaïd Abane revient dans cet entretien sur les objectifs du congrès de La Soummam et les rivalités entre les différents dirigeants de la Révolution algérienne. Il nous parle aussi assez brièvement de son livre qui sort dans les prochains jours.

L'Expression: Vous publiez dans quelques jours votre 4e livre consacré cette fois exclusivement à l'assassinat de Abane. Dans ce livre, vous décrivez l'atmosphère à la John Le Carré, qui règne dans le microcosme révolutionnaire algérien de Tunis durant l'année 1957. Votre démarche est singulière. Comment peut-on la définir?
Bélaïd Abane:
C'est une démarche libre mais pas au sens de l'écriture libre comme dans le travail romanesque. Il y a bien sûr une part de travail de mémoire qui consiste à faire sortir de l'oubli des événements plus ou moins occultés. Mais c'est surtout une mise en perspective politique de l'histoire du Mouvement national et de la guerre de libération. C'est bien sûr un travail de politologue. Certains insistent pour y voir un travail d'historien. Alors, disons que c'est une approche historienne avec une nouvelle méthode de travail qui sort du cadre austère de l'histoire académique. L'accueil plutôt positif des lecteurs pour mes livres me conforte quelque peu dans cette démarche. Du reste, mon principe est celui d'écrire pour les gens qui lisent et pour que les gens lisent. Bien sûr qu'il faut être d'une vigilance constante et maintenir une certaine rigueur intellectuelle, sans quoi on perd très vite sa crédibilité. Le vrai baromètre c'est le lectorat. Or, je constate qu'on me fait de plus en plus confiance, même si les critiques ne manquent pas. Ce qui est important pour moi est le fait que mon travail soit pris au sérieux. C'est une très grande satisfaction, mais aussi une impérieuse contrainte morale.

Nous sommes à la veille du 60e anniversaire du congrès de la Soummam qui porte la marque de Abane. Qu'est-ce qu'a changé ce congrès et fallait-il vraiment un congrès?
Le congrès de la Soummam est venu apporter de la profondeur politique à la révolution. Après les deux premières années de la lutte, il lui a donné une doctrine (plateforme de la Soummam), une direction nationale (CCE) et un Parlement révolutionnaire (Cnra). Il a permis également une institutionnalisation de l'unité nationale dans la lutte, en y intégrant toutes les tendances du Mouvement national. La Soummam a enfin structuré l'ALN en une armée révolutionnaire moderne avec un commandement politico-militaire collégial à tous les échelons de sa hiérarchie. Les Soummamiens ont également défini les objectifs de guerre et les conditions de cessez-le feu. La révolution se donna en quelque sorte une feuille de route et déploya le pavillon Algérie pour être reconnue du monde entier. Fallait-il tenir un congrès? C'est une bonne question que posent certains avec l'arrière-pensée que Abane a organisé un congrès de la révolution pour en devenir le chef. Il faut revenir au contexte des débuts 1956 pour comprendre à quel point il était urgent de clarifier la situation. Quelques mois auparavant, il y eut l'insurrection du 20 août 1955 qui coûta 12 000 morts algériens et permit à la presse coloniale de diaboliser et décrédibiliser à souhait la «rébellion» algérienne présentée comme une aventure de bandits fanatiques, barbares et sanguinaires. Les dirigeants d'Alger, et tout particulièrement Abane avaient jugé l'opération trop coûteuse et peu rentable politiquement. Bachir Chihani, chef des Aurès auxquels l'opération constantinoise devait bénéficier, la jugera même «suicidaire». Il fallait remettre les choses à plat et définir les modalités d'exercice de la violence dans une révolution qui avait vocation à s'inscrire dans le mouvement universel de libération des peuples opprimés. Le FLN était également confronté à une exacerbation de la guerre, face à l'ennemi colonial bien sûr, mais aussi face au MNA rival auquel l'opposait une guerre de suprématie impitoyable. Sur le plan politique, la tension était vive entre la direction d'Alger et la délégation extérieure, rongée par des dissensions que suscite un Ben Bella jugé trop proche des autorités égyptiennes. Et bien entendu, la révolution avait besoin d'une direction unifiée et unipolaire en mesure de relever en temps réel tous les défis d'une guerre de reconquête dont la partie coloniale n'envisageait l'issue qu'après l'«écrasement total de la rébellion». Il ne faut pas oublier en effet que depuis le 1er novembre 1954, la révolution n'avait pas de direction officielle. Il fallait également unifier les maquis, organiser et discipliner tous ces groupes de combattants éparpillés à travers le territoire algérien en une armée révolutionnaire structurée, respectueuse de l'éthique et des lois de la guerre. C'est Abane qui prend l'initiative de s'adresser aux chefs de maquis afin de leur proposer une rencontre en vue de régler tous ces problèmes politiques, militaires et aussi pour être prêt à faire face au gouvernement français quand il se rendra à l'évidence que la fin de la guerre doit passer par la négociation. Car les évènements s'accélèrent dès les débuts de l'année 1956 en métropole où un «Front républicain» est porté au pouvoir. Le credo de Guy Mollet, nouveau président du Conseil de la IVe République, est de «négocier avec le FLN pour faire la paix en Algérie». Ce dernier n'aurait pas pu alors relever le défi car il n'était pas en mesure de coordonner ses activités politiques éclatées en plusieurs centres, ni parler d'une seule voix crédible, ni se présenter comme l'unique interlocuteur incontournable. Au surplus, il tardait à tous les dirigeants, ceux d'Alger comme ceux du Caire de mettre fin à leur statut «inférieur» de «rebelles» et de «hors-la-loi», et de se présenter à l'opinion comme «l'Etat algérien» incarnant la nation en guerre contre la puissance occupante. Le congrès de la Soummam viendra remédier à toutes ces insuffisances. Mais cela n'a pas été du goût de tout le monde.

Parlons-en justement. Notamment de Ben Bella et Mahsas qui se sont frontalement opposés aux Soummamiens et à Abane en particulier. Pourquoi d'après vous?
Mahsas n'était en vérité que l'ombre de Ben Bella. Parlons donc surtout de ce dernier. La raison principale est que Abane et Ben Bella étaient durant les années 1955 et 1956 en compétition pour le rôle de numéro un de la révolution: Abane incarnait la direction intérieure et Ben Bella la délégation extérieure. Le congrès de la Soummam a révélé au grand jour leur rivalité. Il y a bien évidemment à cette rivalité des prétextes idéologiques et doctrinaux, telles la place de la religion, la primauté de l'intérieur, les alliances de la Révolution... Ecarté à la Soummam de la direction exécutive, Ben Bella en contestera donc les résolutions et ira même jusqu'à soulever contre le CCE les chefs aurésiens et nemouchis avec l'aide très active des Egyptiens. Il faut cependant souligner que c'est le principe même d'un congrès tenu à l'intérieur du pays qui était contesté. L'allié égyptien en la personne du président Nasser a été fortement contrarié avant même la tenue d'un congrès dont il savait d'avance qu'il n'arrangerait pas les affaires de Ben Bella qui était alors le «poulain» prédestiné à diriger l'Algérie indépendante. Ils feront tout pour torpiller l'initiative de Abane et de ses camarades de la direction intérieure. L'Egypte nassérienne a été certes une amie, mais une amie qui n'était pas totalement désintéressée. Pis encore, elle était même prête à jeter de l'huile sur le feu de nos discordes. La mise hors jeu de Ben Bella finira néanmoins par tempérer quelque peu son ardeur hégémonique.

Vous venez d'évoquer l'opposition des Aurès-Nememcha au congrès de la Soummam. Leur alliance avec Ben Bella était-elle le moteur principal?
C'est un peu plus complexe. D'abord, il faut rappeler le désordre régnant dans les Aurès Nememcha depuis l'exécution de Bachir Chihani par Adjel Adjoul et Abbas Laghrour. Ce désordre un temps apaisé avec le retour de Ben Boulaïd dans les Aurès après son évasion de la prison de Constantine, va reprendre de plus belle à la mort tragique de ce dernier. Les principaux chefs chaouis et nemouchis, Omar Ben Boulaïd frère de Si Mostefa, allié au redoutable Messaoud Benaïssa, Abbas Laghrour en alliance fluctuante avec Adjoul, l'un des principaux prétendants au leadership des Aurès-Nememcha, et Lazhari Cheriet qui évolue plutôt en vieux chef guerrier solitaire, vont se disputer férocement «l'Idara» de la zone, future wilaya I. Ils sont tous aiguillonnés de Tunis par le Soufi Saïd Abdelhaï, appuyé par Ben Bella et Mahsas. Ils sont armés jusqu'aux dents depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et ne croient pas trop à la politique. Ils s'en remettent pour cela à la délégation extérieure, notamment à Ben Bella. Aussi, la réunion de la Soummam, ce n'est pas leur affaire. Ils se gaussent du credo soummamien de la primauté du politique, eux qui se considèrent de bonne foi comme des militants en armes. Aller à la Soummam revenait également à donner des explications plausibles sur la mort de Chihani et de Ben Boulaïd, notamment pour Adjoul. Abbas Laghrour, qui se préparait à gagner la Tunisie pour assainir la situation du microcosme chaoui nemouchi à Tunis, n'avait cure de la réunion de la Soummam. Quant à Omar, ce qui lui importait c'était de se faire adouber directement par Krim comme le chef de la wilaya I. Alors, il devenait facile pour Ben Bella, puis Mahsas, de retourner contre le CCE le désordre régnant dans les Aurès-Nememcha, aidés et encouragés en cela par le pouvoir nassérien qui avait choisi de jouer la carte Ben Bella contre le CCE/ Abane. En bref, et pour rendre justice à la vérité, Ben Bella et Mahsas n'ont fait qu'exploiter la situation déjà très chaotique qui régnait dans les Aurès.

Revenons à cette fameuse primauté du politique. Son invalidation au Caire, en août 1957, ne sonnait-elle pas le déclin de l'influence de Abane, prélude à sa liquidation physique?
Tout à fait. Abane était en effet porté au sommet de la révolution par le double primat politique/intérieur. Il les avait introduits à la Soummam comme des principes d'essence moderne et rationnelle pour la conduite de la lutte. La répression féroce au cours de la bataille d'Alger et l'assassinat de Ben M'hidi ont conduit le CCE à s'expatrier en Tunisie pour préparer la première session du Cnra. De nombreux chefs militaires affluèrent pour entrer dans les organes dirigeants. Krim, qui n'a pas supporté le leadership de Abane à Alger, commence par renier les primautés soummamiennes en s'alliant à Boussouf et à Ben Tobbal pour constituer le trio des 3 B. Un nouveau schéma prend forme: celui de la primauté du militaire installé à l'extérieur. Cela plut à beaucoup de monde. Les 3 B n'ont alors aucun mal à battre le rappel de leurs clientèles et à marginaliser Abane. Bien sûr ce dernier n'est pas un enfant de choeur. Il a une ligne politique et la défend pied à pied contre ce qu'il considère comme de purs appétits de pouvoir. Il est diaboliquement circonvenu pour être éloigné au Maroc. La suite est connue. J'y reviens dans le détail dans mon prochain livre, une monographie entièrement consacrée à l'assassinat de Abane qui paraîtra dans les prochains jours.

Vous avez évoqué la primauté du politique comme un principe d'essence moderne. Pouvez- vous être plus explicite?
La réunion de la Soummam arrivait à point nommé pour introduire dans la lutte armée une forme de régulation politique de la violence révolutionnaire en imposant justement la primauté de la raison politique sur la violence aveugle et débridée. C'est la Soummam qui a interdit les exécutions sans jugement, les mutilations... Les congressistes ont évalué avec sévérité les actions armées contre-productives politiquement ou n'ayant pas fait l'objet d'une évaluation politique préalable comme par exemple l'insurrection déclenchée par les Nord Constantinois le 20 août 1955, et la «nuit rouge de la Soummam» au cours de laquelle ont été mis à mort de nombreux villageois du village Ihadjadjen dans la basse vallée de la Soummam. Les Soummamiens ont en quelque sorte étoffé le projet sommaire des novembristes, en introduisant le contrôle politique de la violence armée. Le sens profond de la Soummam, c'était de transformer l'insurrection du 1er novembre en projet politique inscrit dans l'universalité. C'est en cela que la politisation est d'essence moderne.

La question du rapport entre la religion et le politique est toujours d'actualité. Pourtant, la Soummam revêt une tonalité plutôt laïque. On peut faire la même remarque pour la question identitaire.
Commençons par la question identitaire. Je lis ça et là que si les Soummamiens avaient mis sur le tapis la question de l'amazighité, on n'en serait pas là.
On peut faire de l'uchronie sur tous les grands événements de l'histoire. Mais peut-on sérieusement imaginer que les Soummamiens remettent sur le tapis la question de l'amazighité qui avait fait l'objet d'une crise politique sans précédent dans le Mouvement national quelques années auparavant? Fallait-il raviver la blessure ou se tirer une balle dans le pied? Fallait-il évoquer un sujet qui fâche alors que la guerre faisait rage et que les Algériens tombaient par milliers? Le colonialisme était l'ennemi principal. On attendra la libération du pays pour mettre sur le tapis toutes les questions qui divisent. Les congressistes ont donc décidé avec sagesse: ni arabité ni amazighité, tout pour l'algérianité. Concernant la religion, il faut d'abord comprendre que la plateforme de la Soummam, indépendamment de son caractère programmatique, était une grande opération médiatique de séduction de l'opinion internationale. Etait-il de bon sens de faire de la surenchère sur la religion et l'islam qui allaient de soi et que personne n'avait remis en question? Etait-il de grande importance et rentable diplomatiquement de donner une tonalité islamique à un projet révolutionnaire auquel on voulait conférer une dimension universelle? Etait-ce la meilleure façon d'engranger les précieux soutiens du monde occidental, qui pouvaient s'avérer très utiles à la cause algérienne? C'était une vision lointaine, mais elle ne convenait pas à tout le monde notamment à un Ben Bella qui prendra prétexte de l'abandon des principes islamiques pour s'opposer à la Soummam. Curieusement, la question sociale, totalement éludée parce que c'était également un sujet qui fâche, ne soulèvera pas de vagues. Pourtant, le peuple algérien était plus écrasé par sa condition sociale qui frisait «la clochardisation» pour reprendre le mot de Germaine Tillion, que par une quelconque frustration religieuse. Comprenne qui pourra.

Avec la parution prochaine de votre dernier livre vous bouclez la quadrilogie consacrée à l'histoire politique du Mouvement national et de la Révolution avec comme fil conducteur le parcours de Abane, du militant, du dirigeant et de son destin tragique. Et après? Quels sont vos projets? Encore des sujets d'histoire?
Je ne sais pas encore. L'histoire je ne crois pas. C'est un travail très contraignant qui astreint à la rigueur et à une vigilance intellectuelle constante. Beaucoup de choses se bousculent dans ma tête et en plus, il y a l'angoisse et le stress du temps qui passe. Chaque minute est un instant précieux. Je cours littéralement après le temps. Chaque fois que je m'offre un moment de détente j'ai mauvaise conscience. Je me dis qu'il y a des choses plus utiles et plus importantes à faire. Pour l'écriture, je crois que je vais me laisser un peu de liberté. J'ai un livre qui est pratiquement achevé, une chronique romancée de la vie dans un village de regroupement. Une façon de montrer comment les petites gens que nous étions ont vécu la révolution dans des conditions parfois extrêmes de survie. Je me dis que c'est un devoir de laisser une trace de ce que le petit peuple a vécu durant la guerre de Libération nationale dans un village entouré de fils barbelés. Il se trouve que j'ai vécu cette guerre de son début jusqu'à sa fin dans un village de regroupement. Il y a très peu de choses qui a été écrit sur cette période et sur ce sujet. Notre mémoire est vide. Très peu d'écrits, très peu de films. Je me dis que je dois évoquer cette période. Il y a très peu de personnes de ma génération qui ont vécu cette période dans les mêmes conditions, qui ont aujourd'hui le désir d'en parler et qui ont en même temps les moyens intellectuels de le faire. Je n'ai pas le droit de me dérober et de rajouter de l'oubli à l'oubli. J'espère avoir encore l'énergie suffisante.

Bio express
Bélaïd Abane est professeur des universités en médecine et politologue diplômé de l'IEP d'Alger et de la faculté de droit de Ben Aknoun (DES). Il a exercé comme professeur, chef de service hospitalo-universitaire à Alger durant une quinzaine d'années avant de s'installer en France où il exerce et enseigne dans un hôpital parisien de l'Assistance publique tout en se consacrant à l'écriture de l'histoire politique du Mouvement national et de la révolution. Il a publié en 2008 chez L'Harmattan L'Algérie en guerre. ABANE Ramdane et les fusils de la Rébellion, en 2012 chez Koukou, Ben Bella, Kafi, Bennabi contre Abane: les raisons occultes de la haine, un pamphlet contre les contempteurs de Abane. Un troisième livre (Nuages sur la Révolution, Koukou..) est publié en 2015. Ces livres ont été de francs succès de librairie. Un quatrième livre très attendu du public, consacré aux vérités sur l'assassinat de Abane, paraîtra dans les prochains jours.

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