SALOUA CHARFI, PROFESSEUR DE JOURNALISME ET SPÉCIALISTE GENRE ET MÉDIAS, À L'EXPRESSION

"La femme doit briser les plafonds de verre"


Saloua Charfi, professeur de journalisme en Tunisie, était en Algérie au cours de la semaine écoulée dans le cadre du cycle de formation que le ministère de la Communication a organisé en collaboration avec l'ONU- femmes Algérie, au profit des professionnels des médias autour du thème: «l'égalité entre les femmes et les hommes dans les médias». Saloua Charfi qui donne un peu partout dans le monde des conférences autour de ce sujet revient dans l'entretien qu'elle nous a accordé volontiers ci-après sur l'état des lieux de l'accès et la visibilité des femmes sur les médias, à la fois en Algérie, en Tunisie et dans le monde. Appréciez-plutôt!


Entretien réalisé par Madjid BERKANE
L'Expression: Selon votre étude la femme souffre encore de la discrimination dans l'accès aux médias dans le Monde arabe et même dans le monde entier. Pouvez-vous nous éclairer davantage?

Saloua Charfi: En fait, la visibilité des femmes dans les médias est faible dans le monde entier. Selon plusieurs études de cas dans divers continents, lorsque nous regardons la télévision nous voyons deux fois plus d'hommes que de femmes. La représentation des genres dans le contenu des médias est aussi plutôt négative. Une étude menée sur six diffuseurs européens montre qu'aux heures de grande écoute, les hommes dominent dans les rôles autoritaires: 72% des personnages politiques et 80% des professionnels qui apparaissent à l'écran sont des hommes.
Par opposition, la représentation féminine est plus élevée dans le rôle du citoyen ordinaire (47%) et de victime (37%). Le plus important niveau de participation féminine se retrouve dans les programmes pour enfants: 44%. Les programmes sportifs de grande écoute ne présentent que 12% de femmes. Et selon une étude effectuée par le ministère de la Communication en Algérie, les articles consacrés à des thématiques liées aux femmes se hissent à peine à 12%. Cette faible visibilité est sujette aux représentations d'une division traditionnelle des rôles sociaux: mère de famille ou active dans l'éducation des enfants, l'artisanat et la santé. En revanche, les femmes algériennes sont souvent absentes des sujets traitant de politique, d'économie et des sciences.
Le paradoxe c'est que la présence des femmes dans les médias en tant qu'effectif est majoritaire, mais leur évolution professionnelle est ralentie par des contraintes sociales. C'est le phénomène du «plafond de verre». Les journalistes femmes stagnent en majorité dans les postes intermédiaires.

Qu'est-ce qui pousse d'après vous les patrons des médias à reléguer les femmes au second plan?
En réalité, la responsabilité est partagée entre les journalistes, leurs patrons et la mentalité dominante. La société est encore réfractaire à l'évolution des rôles sociaux. La femme demeure la première responsable du foyer. Elle doit rentrer tôt pour faire la cuisine, prendre souvent des congés pour s'occuper des enfants malades ou des parents. Une femme qui travaille tard ou qui part en mission est mal vue par son entourage. La journaliste elle-même intériorise ces contraintes et refuse de travailler comme son collègue homme. De ce fait les patrons des médias ne comptent pas sur les femmes pour jouer des rôles importants au sein de la direction.

Vous avez insisté longtemps sur le mot «stéréotypes» dans votre étude. Pouvez-vous nous parler de l'origine de ces stéréotypes justement?
Les stéréotypes sont des jugements de valeur. Ces jugements sont donc relatifs. Certains jugements discriminatoires envers la femme et l'homme sont liés aux rôles sociaux et sont donc le produit de la culture. Traditionnellement, les rôles assignés aux femmes se limitent souvent à la sphère privée. Les rôles assignés aux hommes se limitent souvent à la sphère publique. Avec le temps ces rôles paraissent «naturellement liés au sexe biologique» et donc immuables. D'où les jugements de valeur parfois très durs envers les personnes qui changent de rôles sociaux. Ce changement est perçu comme contraire à la nature, d'où discriminations, exactions, violences et même meurtre.

Pour remédier à cette situation, vous avez insisté sur la sensibilisation que les journalistes doivent effectuer en destination de la société. Sur quoi cette dernière doit-elle s'articuler?
Comme nous venons de le voir, le genre est déterminé par les fonctions et les rôles assignés aux femmes et aux hommes tant dans la société, que dans la vie publique ou privée.
En réalité, le sexe biologique est le seul élément qui différencie les hommes et les femmes. Etre enceinte et allaiter au sein sont des rôles biologiques associés au sexe féminin. Ces rôles naturels sont pratiquement immuables. Par contre, faire le ménage, piloter un avion ou allaiter un enfant au biberon sont des activités qui peuvent être associées indifféremment aux hommes et aux femmes.
Les médias ont un rôle déterminant dans le changement des mentalités à travers le changement des représentations dans les actualités, les fictions et les variétés... Il faut augmenter la représentation des femmes dans les médias et améliorer qualitativement leur image dans le sens de plus de diversification de leurs rôles.Parfois il suffit de refléter la réalité en donnant la parole aux expertes en économie sciences et politique, propager l'idée que les pères sont aussi responsables que les mères dans l'éducation des enfants et l'entretien du foyer, ne plus reléguer les femmes, même actives dans les rôles traditionnelles, montrer la femme pilote, la sportive, la chirurgienne, la physicienne... Tout ça fait bien partie de la société algérienne, les médias n'auront rien à inventer.

Vous êtes une femme des médias tunisiens, qui a vécu et assisté de très près à la révolution tunisienne de 2011. La femme tunisienne a-t-elle arraché tous ses droits comme certains médias étrangers ne cessent de le véhiculer?
Précisons que la femme tunisienne a bénéficié pratiquement de tous ses droits avant la révolution. L'abolition de la polygamie date de 1956, soit depuis soixante ans, ainsi que le droit de vote et le droit au divorce. Ont suivi le droit à l'avortement, le droit de la fille unique ou des filles qui n'ont pas de frères à la totalité de l'héritage de leurs parents, le droit à la tutelle et à la transmission de sa nationalité.
Ce qui est nouveau, c'est l'annulation d'une simple circulaire qui interdisait à la femme tunisienne d'épouser un non-musulman, ce qui est conforme à la Constitution tunisienne qui garantit la liberté de conscience et l'égalité entre l'homme et la femme. Il ne reste donc que l'égalité successorale, et une commission oeuvre actuellement à élaborer un projet de loi pour l'égalité en matière d'héritage. Aucun pays arabe n'est allé aussi loin. Donc ce que disent les médias étrangers à propos des droits des femmes tunisiennes n'est pas exagéré, par contre ils présentent la chose comme si tous les droits des femmes tunisiennes sont le fruit de la révolution. Or il s'agit d'une tradition qui date de plus de 60 ans.

Je vous laisse le mot de la fin?
Je constate qu'en Algérie c'est l'Etat qui joue le rôle de moteur dans l'encouragement des médias à faire évoluer les mentalités dans un sens favorable aux femmes algériennes, en effectuant par exemple des études comme celle que j'ai citée plus haut «Femmes et médias en Algérie. Situation socio-professionnelle et visibilité» et comme l'organisation avec la collaboration de l'ONU Femmes de formations consacrées aux journalistes dans quatre régions du pays sur «genre et médias». Maintenant c'est aux journalistes bénéficiaires de prendre le relais et d'aider à changer les représentations négatives.