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NOUVEAU PARADIGME ÉCONOMIQUE : JEAN-MICHEL BEACCO, DIRECTEUR GÉNÉRAL DE L'INSTITUT LOUIS BACHELIER EN FRANCE, À L'EXPRESSION

"Le retard peut être une chance"

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Expert en finance, spécialiste du crédit, du refinancement et de la titrisation, Jean-Michel Beacco est actuellement directeur général de l'institut Louis Bachelier en France. Il avait auparavant travaillé dans de grandes banques internationales et des établissements financiers de renom.

L'Expression: Vous annoncez un chambardement économique mondial imminent. Quelle forme prendra-t-il?
Jean-Michel Beacco: Un changement de régime s'opère déjà dans beaucoup d'industries et particulièrement en finance. Ce mouvement s'appelle «disruption». Il mélange technologie, datas et finance. Une révolution schumpetérienne* se prépare sous la forme d'une destruction créatrice. La disruption ne va donc pas tarder et, selon moi, elle sera assez lourde. Pour faire court, la finance de demain sera différente de celle d'aujourd'hui. Nous sommes un peu devant l'inconnu.

L'Algérie tire 95% de ses recettes extérieures des hydrocarbures. Elle ne possède pas de marché financier. Comment pourra-t-elle s'adapter au monde de demain?
Vous avez peut-être un peu ronronné grâce à l'argent facile du pétrole. C'est mon avis, même s'il n'est pas plaisant à entendre. Les Norvégiens n'ont pas commis cette erreur. Ils ont accumulé des excédents et diversifié leur économie. Cela dit, le retard peut devenir plus tard un avantage. En cas de disruption, les compteurs seront remis à zéro pour tout le monde. Les données et la technologie sont des moteurs de transformation très, très puissants. La Chine, par exemple, n'a pratiquement pas vécu la révolution informatique. Elle a sauté cette étape pour aller directement au mobile. Les Chinois sont maintenant très en avance sur la France et les Etats-Unis. C'est le cas aussi de certains pays africains en matière de moyens de paiement. Il faut donc transformer le handicap en chance. Et pour cela, on doit accepter la destruction créatrice, abandonner la nostalgie et se dire: qu'est-ce qu'on va fabriquer maintenant? On investit alors dans notre système éducatif. On forme des cerveaux qui vont inventer des solutions et on y croit.

Qu'entendez-vous par nostalgie?
Etre nostalgique, c'est vouloir faire comme autrefois. Face à une disruption, avec une telle attitude, on rate à coup sûr le tournant et on passe à côté du progrès.

Il faut donc faire tabula rasa du passé et commencer autre chose?
Vous avez la chance d'avoir très peu de choses sur la table. Ce n'est donc pas très grave de la renverser. Vous allez ainsi commencer à écrire une nouvelle histoire économique sur une feuille blanche.

Quelles sont, selon vous, les conditions pour que l'économie algérienne devienne originale et féconde?
Vous avez de nombreux atouts, à condition de bien les jouer et d'y croire. Le bilinguisme, d'abord, vous permet de communiquer avec l'Occident et le Monde arabe. Vous avez ensuite une capitale maritime, forte, bien placée et dotée d'un microclimat. Toutes les grandes capitales du monde sont situées en bord de mer. Mais il faut peut-être dissocier le destin d'Alger du reste de l'Algérie pour en faire une locomotive qui tire le reste du pays.

Quel est l'autre grand atout?
L'agriculture. C'est pour moi un atout majeur. Si je devais faire un pari sur l'avenir, je miserai sur l'agriculture innovante et biologique. Il n'y a pas si longtemps, l'Algérie était le grenier de l'Europe. Elle peut le redevenir si elle saura produire les fruits et légumes de demain et non ceux d'hier. La nourriture bio et les récoltes saines ont un grand avenir.

Certains préconisent, au contraire, l'édification de grandes exploitations agricoles et des fermes à l'américaine avec des troupeaux de dizaines de milliers de têtes.
Je ne sais pas si c'est parfait. Je reste cependant persuadé qu'avec l'établissement de la taxe carbone toutes les cartes seront rebattues. Si vous exportez 10 000 têtes dans un bateau qui consomme beaucoup de carbone, à l'arrivée votre vache ne sera plus compétitive. Je préfère pour ma part l'économie de cycle court. Autrement dit, travailler avec le voisinage avant d'aller chercher des clients très loin. En ce sens, je considère le Brexit comme une erreur historique. Les Britanniques croient que le Canada est plus proche d'eux que la France. Ils sauront que c'est une ineptie dès que la taxe carbone sera appliquée. Les voisins sont plus précieux.
Les Algériens possèdent un fort sens de la solidarité qui leur permettra d'initier une économie de collaboration. Ce style de travail revient avec force dans le monde. Du point de vue capitaliste, l'économie du partage ne paraît pas puissante, mais en réalité elle l'est. Avoir la force de partager et de se faire mutuellement confiance est important. Sur le papier, vous semblez avoir aujourd'hui un handicap, mais pas nécessairement demain.

Vous utilisez souvent une terminologie psychosociologique. Est-ce à dire qu'en économie vouloir, c'est pouvoir?
Pour moi le volontarisme est essentiel. Cette énergie caractérise les peuples jeunes et vous êtes un peuple jeune, un autre atout. Mais là encore, il faudra l'assumer. C'est à partir de 30 ans que l'on devient réellement inventeur.

Si je vous nommais ministre de l'Economie algérienne, quelles seraient les premières mesures que vous prendriez?
Oh! Là, là! Je serais très prétentieux si j'acceptais. Mais admettons un instant que je le fasse, je m'attacherais de manière radicale à créer un vrai système bancaire et financier avec des professionnels capables de prendre des risques pour fournir des capitaux, des conseils et l'assistance à tous les inventeurs et les créateurs. L'Etat gardera son rôle de protecteur à la tête d'un système qui fonctionne de manière fluide.

Et on en verra les résultats au bout de combien de temps, selon vous?
Le petit confetti de Hong Kong représente 20 à 25% du PIB chinois. Cela vient d'où? Le coeur du système bancaire et financier de la Chine se trouve à Hong Kong. En récupérant ce centre, la Chine a mis la main sur un puissant levier pour se développer. Je ne dis pas qu'il faut copier ce modèle. Je suis contre le copiage, mais nous avons là la démonstration que le levier bancaire et financier a un effet radical sur l'économie réelle. Donc imaginons que je sois, une minute, ministre de l'Economie de l'Algérie, ma priorité sera sans doute celle-là.

(*) Joseph Alois Schumpeter (1883 République tchèque - 1950 États-Unis), économiste et professeur en sciences politiques connu pour ses théories sur les fluctuations économiques, la destruction créatrice et l'innovation.

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