Accueil |Nationale |

SPÉCIAL ALGÉRIE - FRANCE : BENJAMIN STORA, HISTORIEN ET CHERCHEUR, À L'EXPRESSION

"Dépassionnons le débat sur la mémoire"

Taille du texte : Decrease font Enlarge font
«Avec Macron, les choses peuvent aussi avancer»«Avec Macron, les choses peuvent aussi avancer»

Dans cet entretien que Benjamin Stora a bien voulu nous accorder il est certes question de mémoire et des relations entre l'Algérie et la France, mais vues sous un autre angle. Celui du renouveau avec une jeunesse libérée des pesanteurs de l'Histoire et surtout sous le règne des nouvelles technologies qui rythment la vie de cette jeunesse des deux pays. Ainsi, le chercheur et historien français d'origine algérienne propose-t-il les clés du numérique pour lutter contre les sirènes de l'oubli.

L'Expression: La France et l'Algérie peuvent-elles avancer dans la voie de la réconciliation globale sur le modèle de la relation franco-allemande?
Benjamin Stora: Ce n'est pas la même histoire. On ne peut pas comparer la réconciliation franco-allemande au cas de la France et de l'Algérie. Les rapports de force et les circonstances étaient complètement différents. L'occupation allemande de la France s'est étalée sur 4 ans tandis que l'occupation de l'Algérie par la France a duré sur plus de 130 ans, dans des conditions coloniales. L'histoire franco-algérienne ne s'arrête pas à la guerre d'Algérie, à sept ans.
Le mécanisme de colonisation, par dépossession des terres et installation de populations européennes, s'est enclenché très rapidement après le débarquement des Français. Ces faits demeurent aujourd'hui encore inconnus et ignorés aussi bien par les Algériens que par les Français. Ce sont ces faits-là qu'il faut porter à la connaissance des jeunes, des nouvelles générations. L'enchaînement de tous ces faits devrait être mis à nu. Ce sont ces circonstances, de pénétration française, de vie ensemble et d'exactions, que les gens doivent connaître et comprendre pour avancer ensemble. Il faut que les Algériens et les Français découvrent et connaissent leur passé commun pour en discuter. Ce travail préalable, des deux côtés, est nécessaire pour mettre à nu cette colonisation dans ses faits et actes.
Ces études pourraient même finir par dépassionner ce débat constamment si houleux! Le colonialisme est condamnable, mais nous sommes sortis des temps de la colonisation. Il faut avancer! Il faut pour cela mettre des moyens financiers en oeuvre, et soutenir le travail de la recherche sur l'histoire commune; la diffuser, la faire connaître et encourager les différentes initiatives venant des divers horizons: culturel, associatif, médiatique et intellectuel pour aboutir à un véritable éclairage sur ce passé. Dans ce but, il faudrait que les archives soient largement ouvertes en France, ce qui permettrait de faire avancer la connaissance de cette histoire.

Dans certains milieux en France, la mémoire de la guerre d'Algérie reste encore très vive. Peut-on imaginer un avenir apaisé et réconcilié?
De nos jours, il y a en France un oubli et une ignorance de la guerre d'Algérie chez la jeunesse. La jeune génération actuelle ne porte que très peu d'intérêt à ce qui s'est passé il y a 60 ans. C'est une mémoire qui s'éteint peu à peu. La jeunesse algérienne, quant à elle, baigne dans les difficultés de son quotidien. Le jeune d'aujourd'hui, français ou algérien, est branché sur le monde numérique, c'est un nouveau monde! Il est en quête de son bien-être personnel. Le monde numérique est devenu le théâtre de tous les débats et les questions contemporaines ne sont jugées que sous les projecteurs de ce nouvel outil. Le jeune n'est renseigné et alimenté que par ce monde numérique! Le monde vit une révolution de l'information sans précédent. Le débat franco-algérien doit exister dans le monde numérique. Les opinions sont liées au rythme du monde numérique qui les façonne. La révolution numérique impose un sujet et le fait oublier par un autre en trop peu de temps!

Il faudrait qu'il y ait quoi comme investissement dans ce monde numérique?
Il faut qu'il y ait par exemple des télévisions franco-algériennes, même des télévisions sur YouTube où des débats communs se développent. Cela ne requiert pas des sommes d'argent importantes ou de volonté politique, mais le résultat serait énorme! On a parlé de la réconciliation franco-allemande, voilà un exemple: il y a ARTE, une chaîne franco-allemande qui assure un travail d'information et d'études. Pourquoi n'aurions-nous pas une chaîne de ce genre franco-algérienne, ou franco-maghrébine? La guerre d'Algérie reste un sujet qui alimente toutes sortes d'émotions des deux côtés de la Méditerranée. N'oublions pas que les mouvements d'extrême droite en France continuent à puiser dans cette brèche et ils se montrent hostiles à l'apaisement des mémoires. Leur nationalisme s'est construit sur la base de l'Empire colonial, et la perte de l'Algérie française apparaît comme la justification a posteriori du système colonial. Et par opposition, de l'autre côté en Algérie, il y a aussi des noyaux durs dont le nationalisme s'est construit sur la base des mouvements de libération. Ces mouvements nationalistes algériens continuent leurs positions essentiellement par une opposition à l'ancienne puissance coloniale. Du côté algérien, on assiste également à un oubli de l'histoire réelle qui prend d'autres interprétations et d'autres préjugés existent pour construire une histoire de guerre et de ses acteurs. Il subsiste des faits qui sont entourés de zones d'ombre qu'il faut éclairer. Je citerai à ce titre les cas Messali El-Hadj, Abane Ramdane, Ferhat Abas, Ben Bella et d'autres encore. L'histoire doit sortir des enjeux idéologiques. Il faut que les générations d'aujourd'hui s'emparent de leur histoire et investissent les réseaux numériques. Il est essentiel que cette jeune génération prenne le temps de discuter et de découvrir cette mémoire commune dans l'ensemble de ses faits, car la volonté politique seule ne suffit pas.

Le président Macron sera demain en visite officielle en Algérie. Peut-on s'attendre à une annonce inédite de sa part sur la question de la colonisation, sachant que le candidat Macron a été plus loin que ses prédécesseurs sur ce dossier sensible?
Je ne sais pas si la question mémorielle sera le sujet principal des discussions. La question de la mémoire reste bien entendu une sorte de lien tacite entre les deux pays. Mais il ne faut pas oublier que la France et l'Algérie sont liées par plusieurs relations: économiques dans le pétrole, le gaz et sur les sujets sécuritaires et la lutte contre le terrorisme à la lumière des évènements actuels. Il s'agit de la venue d'un président en fonction, il n'est pas en campagne électorale. Mais une chose est sûre, le président Macron, âgé de 39 ans, fait partie de cette nouvelle génération de dirigeants dont le nationalisme ne s'est pas construit sur l'Empire colonial. Avec lui, les choses peuvent aussi avancer. Il faut dire que bien avant lui, des présidents français, comme Sarkozy lors de son fameux discours à Constantine, Hollande et bien sûr Chirac ont condamné chacun à sa manière le colonialisme et ont bien dit des choses. Emmanuel Macron n'est pas le premier à l'avoir fait quoiqu'il soit allé plus loin que ses prédécesseurs. Chirac a appelé Français et Algériens à regarder le passé en face, d'un côté comme de l'autre. Il y avait aussi avec lui en 2003 «l'année de l'Algérie en France» qui a été par ailleurs un grand évènement pour les deux peuples français et algérien. Il y a eu des échanges, des débats, des tribunes culturelles, intellectuelles, cinématographiques et médiatiques traitant cette culture et histoire commune! Voilà le genre d'initiatives qu'il faut encourager. Lors de «l'année de l'Algérie en France», il s'est passé de belles choses. Mais deux ans plus tard, il s'est passé des choses à l'Assemblée nationale française, contraires à cet élan...

Suivez ces commentaire via le flux RSS Réactions (0)

total :| Affiché :

Réagir à cet article

Entrez le code que vous voyez dans l'image s'il vous plait:

Captcha