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ACHAT DE VÊTEMENTS DE L'AÏD

La 2ème "saignée" du Ramadhan

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La 2ème

«Les temps sont durs, il n'y a que les enfants qui auront des vêtements neufs cette année.»

L'achat des vêtements de l'Aïd reste parmi les traditions les plus ancrées dans l'esprit des Algériens. Qui dans sa jeunesse n'a pas, au moins une fois, été fier de mettre ses vêtements neufs le jour de l'Aïd? Un retour aux joies de la vie terrestre après un mois de piété et de spiritualité. Cependant, en cette période de crise et de disette, les Algériens ne sont pas tous égaux devant ces joies. Certains ne peuvent plus se permettre ce genre de dépenses après un mois de Ramadhan où en général la dépense des ménages double.
Une famille dépense en moyenne 75.000 DA durant ce mois, ce qui représente plus de quatre fois le Snmg, le salaire national minimum garanti. Un tableau général a essayé d'être fait autour de cette tradition et les constats sont aussi édifiants que tristes. L'acheteur, en se dirigeant vers le lieu où il fera ses achats, traverse des rues et des places animées, comme elles le sont en ces soirées de Ramadhan. La météo est clémente, la température douce. Un climat printanier, Alors qu'il devrait être beaucoup plus chaud en cette fin de mai. La police est présente en force, installant un climat rassurant de sécurité. Les flots de fidèles sortant de la prière des tarawih se mêlent à ceux des promeneurs et des personnes qui font les magasins. Les familles se meuvent en toute quiétude.
Les galeries marchandes et autres braderies sont certes animées. Ce qui saute aux yeux dès qu'on y pénètre, c'est que les lieux sont fréquentés presque exclusivement par des familles... et elles sont présentes en nombre! La plupart des présents sont accompagnés d'enfants, et les lieux grouillent de vie. Cependant, le baladeur constate que parmi ces familles, très peu portent un sac, signe d'un achat récent. Ce dernier a l'impression qu'elles ne sont là que pour lécher des vitrines qui n'existent pas, Les galeries sont plutôt peuplées d'étals. Les acheteurs potentiels peinent à franchir le pas. Les commerçants vivent une situation très délicate. «Le commerce est mort!» déplore Brahim, 39 ans, qui tient un étal où il vend des vêtements d'enfants. «Il ne faut pas croire les apparences, l'endroit grouille de monde, mais je n'ai fait qu'une seule vente ce soir», se plaint-il. Ce qui explique le peu de sacs portés par les familles. Qu'en est-il des étals vendant des vêtements pour adulte? Déserts! «Quand je vois ce que subissent mes confrères qui vendent des vêtements pour enfants, je désespère de vendre quoi que soit», s'écrie Said de détresse de l'étal d'en face. «J'ai acheté des vêtements pour mes enfants il y a belle lurette», déclare Naïma, 39 ans. «Je ne suis là que pour accompagner ma belle-soeur dans ses achats», ajoute-t-elle. «J'ai anticipé l'Aïd pendant les soldes, et je suis contente de l'avoir fait!», dit-elle sans cacher sa joie. «En plus, mes enfants auront des vêtements de marque», Conclut-elle. «J'aurai dû faire comme elle», regrette Amel, son accompagnatrice, cette jeune maman, de ne pas avoir anticipé les événements. «Ma belle-soeur a fait de belles affaires pendant les soldes, et mes enfants auront des vêtements de moindre qualité, mais au même prix», ajoute-t-elle. Même son de cloche dans un centre commercial d'un quartier populaire d'El Harrach. «Le commerce a diminué de moitié», note Rabah, qui tient un magasin de vêtements pour femmes. «C'est peut-être à cause des examens de fin d'année des enfants?», tente-t-il de se rassurer. «Je me tiens au courant des prix avant de me laisser tenter», avoue Mohamed, 45 ans, qui est venu avec sa femme et ses trois enfants. «Le budget a vraiment été mis à mal ces deux premières semaines de Ramadhan», déplore-t-il. «C'était moins difficile l'année dernière, les prix avaient moins augmenté que cette année», dit-il avec nostalgie. «Ce qui est sûr, c'est que ce ne seront que les enfants qui auront la joie de porter des vêtements neufs cette année», finit-il avec un pincement au coeur. Pour Ismahane, maman d'un jeune garçon, «c'est ma mère qui offre à mon fils ses vêtements de l'Aïd cette année». C'est le cas pour beaucoup d'autres familles aussi.
Les centres commerciaux sont tout aussi bondés que les galeries marchandes visitées plus tôt. Une fréquentation soutenue grâce aux différentes animations qu'ils mettent en place pour attirer un maximum de monde. Ils savent que les Algériens sortent le soir pendant le mois de Ramadhan, sans toujours savoir quoi faire. Les ascenseurs et escaliers sont en surcharge sous tout ce poids. Les différents magasins le sont tout autant. La musique diffusée dans les haut-parleurs est à peine audible. Différents lieux, différentes fréquentations. Les clients des centres commerciaux sont d'une classe sociale différente. Et ça se voit de suite! Beaucoup plus de personnes portent des sacs de vêtements neufs. «Mes enfants auront des vêtements neufs cette année, comme toutes les autres années», déclare Lyes, jeune papa de deux enfants. «Je ne veux pas les priver de ça, j'ai grandi comme ça, et je veux perpétuer cette tradition», explique le jeune cadre. «Je vais essayer d'économiser sur d'autres postes de dépense pour étaler l'impact de ces achats», finit-il. L'impact est tout de suite imaginable. Le moindre pantalon pour enfant est affiché à 3000 DA. Idem pour les chaussures. Les chemises et autres T-shirts commencent à 4000 DA. Ce qui donne 10 000 DA au minimum pour une tenue complète. À multiplier par autant d'enfants que comporte une famille. Les robes pour fillette commencent à 4000 DA, et tout autant pour les chaussures. À noter que ces prix représentent un prix d'entrée, d'autres articles sont affichés à des prix beaucoup plus élevés. Autant dire qu'il ne faut pas venir avec les poches vides ici pour faire plaisir à ses enfants. D'ailleurs, tout le monde parle d'acheter des affaires à ses enfants. Les adultes ne porteront-ils pas des vêtements neufs pour le prochain Aïd? «Je ne suis là que pour acheter des affaires à mes enfants, je m'en contenterai cette année», annonce Karima, mère de deux jeunes garçons.
Tout porte à croire que peu d'adultes auront des habits neufs le prochain Aïd. «ça ne m'empêchera pas d'être sur mon 31 ce jour-là», plaisante-t-elle. «L'essentiel des ventes se fait au rayon enfants», explique Nassim, 26 ans, vendeur dans une grande enseigne. «On enregistre pas mal de ventes, mais le rayon adulte est déserté», explique-t-il. Certains jeunes adultes se font quand même plaisir. «Je n'ai pas d'autres dépenses, vu que je ne suis pas marié», dit Yacine, non sans sarcasme. «En plus, c'est le paternel qui régale», ajoute-t-il. «J'achète régulièrement des vêtements, c'est juste une autre occasion d'acheter des choses qui me plaisent», ajoute Yasmine, qui fait partie du groupe de Yacine. La crise est ressentie par tout le monde, ou presque.
On n'achète pas de vêtements algériens, quelle que soit la classe sociale à laquelle on appartient. Même si on est armé de beaucoup de volonté et de bons sentiments, il reste ardu de s'habiller algérien. Le prêt-à-porter local est tout simplement introuvable. Ceci est aussi bien le cas dans les galeries populaires que dans les centres commerciaux les plus huppés de la capitale. Quel dommage! La concurrence des produits importés n'est pas un argument acceptable. Il n'y a pas une seule catégorie de vêtements. Une spécialisation dans l'une d'elles est possible. Cela peut être le prêt-à-porter de qualité supérieure, ou les sous-vêtements, ou quoi que ce soit d'autre. Peu importe. Le produit algérien est orphelin de textiles. La grande majorité des vêtements que portent les Algériens est fabriquée en Turquie ou au Bangladesh. La Tunisie fut un grand fournisseur dans le temps, mais ses parts de marché ont bien été grignotées par les mastodontes actuels du textile. Même les vêtements traditionnels sont désormais importés, à l'image de la robe d'intérieur emblématique d'Afrique du Nord, la djebba. Rien ne sert d'essayer de regarder du côté des chaussures, bien que Districh distribue des chaussures d'excellente qualité fabriquées en cuir algérien. Les vestes et blousons en cuir algérien n'ont rien à envier non plus aux produits de même catégorie qui sont importés. On ne les trouve pourtant que de façon anecdotique, et ils ne sont vendus presque que par leurs producteurs. Où se situe le problème? Problème de distribution? Problème de qualité? De prix de revient? Il est indispensable de trouver ce problème et d'y remédier. L'habillement fait partie des dépenses incompressibles d'un ménage. Autant que ces dépenses soient faites au profit des produits locaux.

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