PLUS DE 9000 TENTATIVES DE SUICIDE PAR AN EN ALGÉRIE

Les cordes du désespoir

Les problèmes sociaux comme la pauvreté, le chômage peuvent jouer un rôle
Les problèmes sociaux comme la pauvreté, le chômage peuvent jouer un rôle

La solitude est pour beaucoup dans le passage à l'acte. Mais il ne s'agit nullement de l'unique raison.

La Ligue algérienne des droits de l'homme vient de rendre publics des chiffres concernant le phénomène du suicide en Algérie. Ainsi, selon cette organisation, chaque année, 1100 personnes mettent un terme à leur vie alors que 9000 en font la tentative. Il s'agit là de chiffres qui peuvent faire peur. Mais les spécialistes, psychologues, psychiatres ou autres s'accordent à dire que beaucoup de choses et d'initiatives peuvent être entreprises afin d'endiguer ce phénomène. Car, expliquent-ils, le suicide n'est guère une fatalité. Des solutions pour protéger les personnes qui en sont exposées existent bel et bien. Parfois, ces solutions sont beaucoup plus faciles que l'on puisse le croire. «La personne qui prend la décision de se suicider ne fait pas ce choix parce qu'elle ne veut plus vivre», explique Ouarda Bougaci, psychologue de la santé et spécialiste en thérapie cognitive-comportementale de l'université de Lille 3. Cette dernière indique que le passage à l'acte est, dans tous les cas, le résultat du fait que la personne qui se donne la mort ne peut plus supporter sa souffrance. Il ne s'agit donc pas du tout d'une absence de volonté de vivre, mais d'une pression psychologique énorme que l'individu ressent sur ses épaules et qu'il juge insupportable souvent à cause de sa solitude.
Ce sont là les explications de cette psychologue qui a eu à prendre en charge de nombreuses personnes qui ont fait des tentatives de suicide, qui s'en sont sorties fort heureusement et qui ont fini par se réintégrer dans la société et construire une vie totalement équilibrée et gérable voire agréable.
Il ne s'agit donc pas de situations de non-retour. Certes, explique la psychologue Ouarda Bougaci, le suicide a des raisons multiples, lesquelles une fois réunies, engendrent le passage à l'acte, mais c'est souvent l'absence d'une présence et d'une oreille attentive à l'ultime moment qui en est le principal élément déclencheur. Notre interlocutrice nous cite un cas de suicide connu: il s'agit d'une personne qui a laissé une lettre avant de se donner la mort. Elle y a écrit: «Au moment où je me dirige à la maison pour me suicider, si je croise une personne qui me lance juste un sourire, je renoncerai à me donner la mort.» C'est dire que la solitude est pour beaucoup dans le passage à l'acte. Mais il ne s'agit nullement de l'unique raison.

Le chômage n'explique pas tout
La solitude, à elle seule, n'est pas un facteur qui peut pousser au suicide, nous explique la même psychologue. Cette dernière nous confie que même les médias constituent dans bien des cas et dans une certaine mesure, des éléments de risque. Explication: le fait de surmédiatiser les cas de suicide et la manière aussi de présenter ce sujet délicat comptent pour beaucoup et influencent négativement les personnes vulnérables et sujettes à faire ce choix. La prudence est donc préconisée dans la manière d'évoquer le sujet du suicide dans les journaux et à la télévision, ajoute notre interlocutrice. Quant au problème de fond qui peut peser de manière considérable et profonde chez le suicidé, la psychologue Ouarda Bougaci, insiste sur l'absence d'estime de soi chez l'individu. C'est un élément qui compte parmi les causes primordiales du passage au suicide.
Les problèmes sociaux comme la pauvreté, le chômage, même s'ils peuvent jouer un rôle, un tant soit peu, demeurent toutefois très circonscrits. La preuve, ajoute-t-on, c'est qu'on rencontre souvent des personnes aux conditions sociales très modestes, qui ont constamment le sourire aux lèvres et auxquelles il ne viendrait même pas l'idée de se suicider.
Notre interlocutrice ajoute que le suicide n'est pas une pathologie ni une fatalité. «Toute personne qui tente de se suicider est bien sûr récupérable», explique notre interlocutrice. Et d'ajouter: «Le fait de se suicider, ce n'est pas une lâcheté; on veut juste dire non à la souffrance car ceux qui se suicident souffrent énormément.»
Y a-t-il des indices prémonitoires que la personne compte passer à l'acte du suicide? Ouarda Bougaci répond par la positive. En effet, quand la personne s'isole, parle très peu ou pas du tout et passe tout son temps à ne rien faire d'autre que penser, il faut réagir vite. Certes, toutes les personnes qui se comportent de cette manière ne vont pas se suicider, mais il s'agit d'indices qui peuvent aboutir à cet acte de désespoir. Comment donc réagir face à une personne qui présente des signes de vouloir se suicider? L'entourage familial, notamment, joue un rôle très important, nous répond-on. Mais ce n'est pas tout ni suffisant, car la véritable prise en charge est psychologique.
La thérapie cognitivo-comportementale est la mieux indiquée dans ce genre de situations. Malheureusement, dans notre pays, cette dernière n'est pas très en vogue. En revanche, dans une première phase, il faut que la personne en question soit hospitalisée dans un établissement spécialisé dans les maladies mentales, nous avertit un psychiatre qui tient un cabinet privé à la Nouvelle-Ville après des décennies d'exercice à l'hôpital psychiatrique Fernane Hanafi de Tizi Ouzou. Notre interlocuteur a eu à prendre en charge des centaines de cas de personnes ayant fait des tentatives de suicide depuis le début de sa carrière. En effet, la wilaya de Tizi Ouzou est l'une des régions du pays où le taux de suicide est considéré comme étant le plus élevé depuis, notamment deux décennies. D'ailleurs, l'actuel directeur de la santé de la wilaya, en l'occurrence le professeur en psychiatrie Abbès Ziri, ex-chef de service à l'hôpital psychiatrique de Oued Aissi, a réalisé sa thèse de doctorat spécialement sur le phénomène du suicide.

L'hospitalisation, une solution provisoire
Il a même été l'initiateur de nombreux colloques internationaux sur le suicide tellement il est sensible à ce sujet puisqu'il a eu affaire directement à des personnes ayant fait des tentatives de suicide sur lesquelles il a travaillé. Bien entendu, au niveau de l'hôpital Fernane Hanafi de Oued Aissi (Tizi Ouzou), les personnes présentant des «symptômes» de suicide sont prises en charge et hospitalisées systématiquement car elles sont considérées comme des urgences absolues. «Ne pas hospitaliser un citoyen qui risque de se suicider d'un moment à l'autre est considéré comme une non-assistance à personne en danger», nous confie le même psychiatre interrogé sur ce sujet. L'hospitalisation est, certes, une solution, mais elle reste très provisoire.
Le sujet, une fois stabilisé à l'intérieur de l'hôpital après des semaines, voire après des mois, risque de retomber dans le même piège une fois dehors, apprend-on. Il y a eu tellement de cas rien que dans la wilaya de Tizi Ouzou! C'est pourquoi, il faut que l'Etat encourage la formation de psychologues spécialisés en thérapie cognitivo-comportementale, qui donne des résultats plus que satisfaisants, en Occident, propose la psychologue Ouarda Bougaci. Cette dernière explique: «En TTC (thérapie cognitivo-comportementale, nous travaillons sur les pensées dysfonctionnelles, voire catastrophiques des sujets sur les schémas de dramatisation qui sont très ancrés chez ces derniers. Les techniques employées en TTC sont très efficaces et ont fait leurs preuves.»
L'encouragement de la création d'associations et de centres spécialement destinés à la prise en charge des personnes «qui veulent» se suicider est également une solution qui pourrait s'avérer salutaire, suggère-t-on. La personne qui pense constamment au suicide doit trouver, dans les moments les plus difficiles, une porte à laquelle frapper. Si la porte s'ouvre, l'individu désespéré change, sur place, d'avis et tombe de nouveau amoureux de la vie. Un sourire suffit dans bien des cas. Mais où le trouver?