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UNE JOURNÉE À L'HÔPITAL DE AÏN TAYA

Appel d'urgence...

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Le service de chirurgie de cet hôpital fait des...miraclesLe service de chirurgie de cet hôpital fait des...miracles

Nous avons réussi à nous «infiltrer» dans le service de chirurgie d'un hôpital de la banlieue est d'Alger. On y raconte le quotidien de chirurgiens devenus «adeptes du système D» pour assurer le minimum vital. Une immersion pleine de surprises.

Samedi 15 décembre 2018, un ami est victime d'un accident de la circulation sur l'axe Bordj El Bahri-Aïn Taya (banlieue est d'Alger, Ndlr). Il est transféré à l'hôpital de Aïn Taya, on va le rejoindre. Sur place, les médecins des urgences médico-chirurgicales lui prodiguent les premiers soins. Mais avec un air de désolation, les jeunes médecins nous annoncent qu'il faudra emmener notre ami faire une échographie à l'extérieur. «Nous sommes vraiment désolés, mais l'échographe ne marche pas», nous lance, tout honteux, un jeune résident en chirurgie. Nous suivons son conseil, tout en s'imaginant que c'était un mensonge pour se débarrasser de nous. On effectue les examens échographiques avant de revenir chez le même résident, qui, en nous voyant, accourt vers nous. «Montrez-moi vite les résultats», demande-t-il.
«Hamdoulahe, votre ami n'a rien», rétorque-t-il avec un large sourire. Néanmoins, si nous sommes rassurés pour l'état de santé de notre ami, on ne l'est pas pour l'état de cet hôpital avec cette histoire d'échographe. On décide alors de mener notre petite enquête et de «s'infiltrer» dans cet établissement hospitalier. Nous mettons une attention particulière sur le service de chirurgie et ses urgences, vu son importance «vitale».

On vient de partout
Quelques jours après, nous revenons donc pour une consultation simulant des douleurs à la vésicule biliaire, après avoir bien appris les symptômes sur Internet. On est donc orienté vers le service de chirurgie. Première remarque, ça grouille de médecins! «C'est quoi tous ces médecins?», demandons-nous à un agent de sécurité qui nous a pris en sympathie.
«Hadou les étudiants, kayan bezzaf hna (ce sont des étudiants, il y en a beaucoup ici)», explique-t-il avant qu'un cri strident ne vienne faire régner un silence de cathédrale!
«C'est le chef de service en chirurgie, le professeur Taïeb», fait savoir le même agent de sécurité. Ce dernier nous fait comprendre que tel un chef d'orchestre, le professeur vient régler l'activité de ses troupes par quelques remontrances. Pas le temps de terminer son «speech» et son contrôle que le professeur se voit interpellé par l'un de ses assistants pour des problèmes urgents, lui dit-il. On tend l'oreille, il s'agit d'un problème de matériel. Décidément! Pourtant, la salle d'attente est pleine. On discute avec les patients. On est surpris de découvrir que beaucoup venaient de wilayas lointaines. «Je viens de Biskra. J'ai une pancréatite, je me fais suivre ici, car on m'a dit que le service de chirurgie de cet hôpital était l'un des meilleurs du pays pour ce type de pathologie», indique ce patient. Ce que confirme Abdelkader, un quinquagénaire venu, lui, de Sidi Aïssa (wilaya de M'sila) pour un kyste hydatique. «Le service hada maârouf. Il est connu pour traiter le kyste hydatique», assure-t-il. «Abdelka» comme il aime qu'on l'appelle, fait savoir que Sidi Aïssa dispose d'un hôpital des plus modernes, mais les opérations y sont rares. «Igoulou (ils disent) qu'il n'y a pas de réanimateurs», soutient-il non sans remercier l'équipe médicale de Aïn Taya d'avoir accepté de le prendre en charge.
Notre tour arrive! C'est le moment de voir un médecin! On fait semblant de se tordre de douleur. Le médecin est une jeune femme. Elle est des plus courtoises. On «ose» lui demander quel poste elle occupait, elle fait savoir très gentiment qu'elle était assistante. Elle continue son auscultation, on continue de la «bombarder» de questions. On découvre notamment que ce service chirurgical était très apprécié par les étudiants d'où le nombre important de médecins que l'on a pu voir.

6 opérations par jour!
«C'est une bonne formation pédagogique qui est assurée. Il y a des externes, des internes, des résidents, et des assistants qui préparent leurs thèses pour devenir professeurs en médecine. Beaucoup d'opérations sont faites dans ce service, d'où le fait qu'ils soient appréciés. C'est une véritable école, on apprend beaucoup», témoigne-t-elle.

«On veut la révolution de Hasbellaoui»
Ce maître assistant fait savoir dans ce sens que ce service de chirurgie a une réputation qui le dépasse avec comme spécialité la pancréatite aiguë. «Nous sommes également l'un des seuls à utiliser la coelioscopie en urgence», réplique-t-elle très fièrement. L'«interrogatoire» prend plus de temps que la consultation. Le médecin commence à avoir des doutes et nous demande pourquoi autant de questions. On finit par «avouer» que l'on est journaliste, tout en suppliant de ne pas nous «cafter». Elle accepte à la seule condition que l'on promette d'être objectif dans notre papier. «Il vous faut une autorisation, ne citez pas mon nom, soyez objectif et on dira que l'on ne s'est jamais rencontré...», précisa-t-elle. Marché conclu! Cette assistante en chirurgie accepte de répondre à nos questions tout en nous donnant le privilège de voir les «coulisses». Elle nous présente l'un de ses collègues plus ancien pour qu'il nous fasse, discrètement, le «tour du propriétaire». Celui-ci tient d'abord à clarifier les choses. «Le ministre de la Santé, Mokhtar Hasbellaoui, doit savoir dans quelles conditions nous travaillons. C'est un homme de principe, un professionnel intègre, mais on lui cache la vérité sur cet hôpital», peste-t-il. «Notre hôpital en général (notre service en particulier) est victime de son succès, en plus du nombre croissant d'habitants de la région», atteste-t-il. «On fait quelques six opérations par jour, mais vous allez de suite voir les conditions dans lesquelles on travaille», poursuit-il très en colère. «Depuis l'arrivée du professeur Hasbellaoui à la tête du secteur de la santé, beaucoup d'efforts ont été faits, des changements ont été constatés dans différents hôpitaux. On attend que cela touche le nôtre, surtout que l'on est plus performant que beaucoup d'autres.
Il doit savoir cette vérité», argumente-t-il. On lui sort l'histoire de l'échographe. Il confirme qu'il ne marche pas.
«En fait, il ne marche pas et il n'y a pas de radiologue pour l'utiliser. Le salaire qu'ils touchent à l'hôpital équivaut à celui d'une journée en cabinet», avoue-t-il non sans tacler les directeurs qui se sont succédé à la tête de cet établissement. «À l'ancien directeur, on demandait du matériel, il nous a acheté des climatiseurs et des appareils de télévisions...», dénonce-t-il. «La directrice actuelle a par contre réussi à faire ce que ses prédécesseurs n'ont pas fait en 10 ans. Elle a rénové les urgences médicales et gynécologiques avec notamment un bloc opératoire aux urgences de gynéco», affirme-t-il. Mais, selon nos deux amis, cela reste insuffisant! Ils nous laissent le «plaisir» d'aller constater de nous-mêmes l'état des lieux. On est loin d'être face à des services que l'on voit dans les séries américaines modernes. Mais on est plutôt dans des films de guerre avec du matériel des plus obsolètes, entreposé comme dans une fourrière. Et à chaque fois que l'on demande une explication sur tel où tel instrument, on a la même réponse: «En principe il sert, mais ne fonctionne plus...». Pour faire leur travail,les médecins sont obligés de se transformer en «M. Système D». Ils nous montrent fièrement leur dernier «tarkaâe» (rafistolage).

Médecine de...guerre
Il s'agit de la colonne de coelioscopie rafistolée avec du sparadrap. «Ce sont de très vieux modèles. La majorité ne fonctionne plus», se désolent-ils. Mais le plus grave est dans le respirateur qui fait des siennes. Cet instrument des plus vitaux tombe souvent en panne, c'est lui que l'on réanime...On est donc face à une véritable chirurgie de «guerre» pour un hôpital qui semble en train de faire des miracles. Puisque chose rare dans un établissement hospitalier algérien, on n'a presque pas assisté à des altercations durant presque toute la journée que nous avons passée en chirurgie. Il y a certes eu quelques petits «accros», mais rien de bien méchant. Bien au contraire, la plupart des patients rencontrés se sont dit globalement satisfaits, notamment de l'humanisme des médecins. «Ki idji Tebib yahdare maâya koul sbah, nabra. Hna haka (quand le médecin vient me parler tous les matins, je suis en rémission. Ici, c'est comme çà!)», résume Lala Fatma, une miraculée de cet hôpital qui a passé plusieurs mois à se battre contre un cancer qu'elle a vaincu. Appel d'urgence donc pour l'hôpital de Aïn Taya...!

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