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MOHAMED LAHLOU, PROFESSEUR ÉMÉRITE, À L'EXPRESSION

"La rue est un réservoir d'idées"

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Mohamed Lahlou, ancien professeur à l'Université de Lyon, est professeur émérite, directeur de recherche et de thèses de doctorat. Des années durant, Mohamed Lahlou fut l'invité des Universités de Genève, Varsovie, Munster (Allemagne), Lund (Suède), Beyrouth (Liban), mais président des congrès internationaux de recherche en France, en Italie, en Belgique, au Brésil, en Pologne. Outre directeur de recherche et président de jurys de thèses de doctorat dans plusieurs universités étrangères, traitant «les questions de culture et de changements sociaux», Mohamed Lahlou est aussi un ancien expert-conférencier auprès de l'Unesco. Dans cette interview, Mohamed Lahlou constate que «la situation en Algérie a atteint un point de non-retour qui marquera la fin du système actuel qui constitue une exigence non négociable». Et il précise également que «la maturité politique de la jeunesse algérienne du XXIe siècle et la retenue des services de sécurité ont fait naître une complicité joyeuse au coeur de la société». Le professeur relève également que «le courant islamiste en Algérie ne s'est pas construit une idéologie politique de prise de pouvoir, comme celle qui a émergé en Turquie au lendemain du Kémalisme».


L'Expression: Après ces impressionnantes mobilisations populaires en Algérie, comment voyez-vous la suite des événements?
Mohamed Lahlou:
Effectivement, il s'agit de manifestations imposantes qui vont marquer l'histoire récente de l'Algérie. Il est important d'ajouter qu'elles ont été joyeuses et pleines d'imagination. Ces manifestations ont été une véritable communion entre toutes les catégories et couches sociales de la population algérienne. C'est un phénomène qui traduit bien la sociologie de l'Algérie et de la culture politique du peuple algérien. Les manifestations, qui ont pris de plus en plus d'importance, depuis le 22 février 2019, sont d'un apport considérable pour les changements politiques que va connaître l'Algérie, pour une période de transition et pour l'édification d'une IIe République. L'enthousiasme de la jeunesse algérienne et son esprit civique sont à la dimension des exigences de l'époque que nous vivons. Il semble que l'appel lancé par le peuple algérien, durant ces manifestations, n'a pas été entendu par le pouvoir qui s'est d'abord réfugié dans le silence, avant de faire des propositions totalement déconnectées de la réalité et des exigences du moment. Pis encore, le pouvoir, en annulant les élections et en prolongeant, arbitrairement, le mandat finissant de Abdelaziz Bouteflika, a tenté un coup de poker qui n'est ni plus ni moins qu'un coup d'État et une violation de la Constitution algérienne. Les manifestations grandioses du 15 mars ont montré un peuple déterminé à aller jusqu'au bout de ses revendications et qui n'entendait pas se faire usurper ses luttes. La situation en Algérie a atteint un point de non-retour qui marquera la fin du système actuel qui constitue une exigence non négociable. Tout est, maintenant, dans la mise en place d'une période de transition qui doit être la plus courte possible et qui doit se dérouler dans la sérénité et dans le respect des dispositions de la Constitution. La date de la fin du mandat de Abdelaziz Bouteflika doit être celle du changement et du renouveau pour une Algérie libre et démocratique.

Dans quelle mesure peut-on faire un parallèle avec la déflagration du 5 octobre 1988?
On ne peut pas isoler le mouvement de 2019 de tous ceux qui l'ont précédé, en particulier, en 1980, en 1988 et en 2001. Tous ces mouvements ont été une contestation du pouvoir et des revendications pour plus de démocratie, de liberté et de justice sociale. Certainement que la Révolution (c'est bien le terme à utiliser) de 2019 s'est imprégnée de l'expérience de toutes les manifestations qui l'ont précédée; elle a plus mûrie, tant par ses mots d'ordre que par son organisation spontanée, joyeuse et pacifique. Il y a une maturation des idées qui s'est faite durant toute cette période et qui a conduit à cette dynamique inégalée jusqu'à présent.
Octobre 88 fut une sorte de répétition de ce qui se passe en 2019. 30 années, c'est beaucoup mais, entre-temps, l'Algérie a connu la décennie noire qui a éveillé de nouvelles consciences et une nouvelle vision du politique. Aujourd'hui, la contestation est portée par une jeunesse qui a de nouvelles aspirations et qui a conforté ses besoins et ses désirs de liberté et de changement. Cependant des éléments nouveaux ont montré que les manifestations de 2019 ont dépassé celles de 1988, tant par leur envergure populaire, que par leurs revendications et leur caractère festif. En outre, il était impossible que se renouvelle, en 2019, la violence qui a emporté des centaines de jeunes en 1988.
La maturité politique de la jeunesse algérienne du XXIe siècle et la retenue des services de sécurité ont fait naître une complicité joyeuse au coeur de la société. Durant toutes les manifestations actuelles, on a entendu à la fois un message et un programme politiques, signes d'une société beaucoup plus politisée et ouverte sur les exigences du monde actuel. C'est ce qui explique, qu'une fois l'enthousiasme passé, les manifestations ont débusqué les pièges des propositions du pouvoir et leur caractère anticonstitutionnel. 2019 marquera ainsi, pour l'histoire, l'émergence d'une ère nouvelle. Ce sont tous les segments de l'Algérie qui auront contribué à la naissance de nouvelles aspirations et à un nouveau modèle de gouvernance.

C'est connu, dans toutes les révolutions arabes, les islamistes ont à chaque fois ramassé la mise. Ce risque existe-t-il en Algérie sachant que l'islamisme demeure visible dans la société et la vie politique?
Parler de Révolution arabe est trop globalisant, surtout lorsqu'on veut comparer ce qui se passe en Algérie et ce qui s'est passé en Syrie ou en Irak. Tout les distingue, aussi bien l'histoire ancienne que la culture politique récente. Ni le nationalisme arabe ni le fondamentalisme religieux ne disposent actuellement, en Algérie, d'un terreau semblable à celui de ces pays. L'Algérie est passée par une décennie noire qui, dans sa tragédie, a fait naître un refus et une appréhension de tout ce qui peut engendrer de la violence politique.
Marqués par ce qui s'est passé en Algérie et informés de ce qui se passe dans le monde, les Algériens sont vaccinés contre la tentation de ce qui a donné naissance à ce type de délires et d'errances idéologiques. Les folies meurtrières de ce qu'on a désigné par «État islamique», en Syrie et en Irak et sa déroute dans un bain de sang n'en font pas un modèle séduisant et encore moins rassurant. Surtout que la jeunesse algérienne, qui est dans la rue, n'a ni entendu ni connu les slogans des années 80 et 90; elle est dans sa majorité orientée vers d'autres valeurs de vie et de liberté.

Comment voyez-vous le rôle de la mouvance islamiste? Va-t-il s'agripper au modèle turc? Le risque de la résurgence de l'aile radicale est-il probable?
L'islamisme est actuellement, et cela est compréhensible, une obsession des Européens et, plus particulièrement, des médias en attente de scoop pour ce qui se passe en Algérie. Mais ils font fausse route concernant la réalité algérienne, oubliant ou ignorant que la donne a totalement changé dans notre pays et qu'il y a une émergence de nouveaux besoins, de nouveaux repères et de nouvelles attentes.
Il est évident qu'un phénomène politico-religieux, qui a marqué pendant plusieurs décennies une société, ne va pas disparaître aussi spontanément. On entendra encore parler de ce courant même s'il est devenu minoritaire et qu'il ne fait plus partie des espérances de la jeunesse. L'Algérie n'est pas prête, non plus, à s'ouvrir à un modèle à la turque. Le courant islamiste ne s'est pas construit une idéologie politique de prise de pouvoir, comme celle qui a émergé en Turquie au lendemain du Kémalisme. Certains courants islamistes se sont même résignés, en Algérie, à se draper, stratégiquement ou de connivence, d'une image de respectabilité politique. Actuellement, rien ne laisse apparaître des indices de radicalisation, d'autant qu'il s'agit d'un phénomène en perte de vitesse dans le monde entier. Comme, dans d'autres pays où il y a des mouvements néofascistes, il faut s'attendre, dans les pays musulmans, à l'émergence de courants «néo-islamistes» qui prendront des formes spécifiques. C'est un risque que peuvent connaître toutes les sociétés, comme vient de nous le montrer la Nouvelle-Zélande où les musulmans ont été ciblés par une tuerie sans précédent.

Comment à votre avis contenir cette mouvance pour préserver le caractère républicain de l'Etat?
Il ne faut pas se faire d'illusion, dans le plus républicain des pays, il n'y a pas d'unanimisme idéologique et politique; dans le plus démocratique des pays, il n'y a pas que des démocrates. Il y aura toujours des moments qui réveilleront quelque part dans le monde, des mouvements racistes, xénophobes ou fondamentalistes. L'Algérie n'échappera, probablement pas, à cette diversité, mais il s'agit d'un pays qui est vacciné et qui contiendra de tels mouvements dans le registre des effets minoritaires.
Il appartient à l'État de consolider son caractère républicain et démocratique au sein de la société et dans son fonctionnement au quotidien. Il l'assurera par sa Constitution, par ses institutions, par sa création culturelle et surtout par une pédagogie d'ouverture au sein de la société. Cette pédagogie d'ouverture commence à l'école qui a été livrée, pendant longtemps, à une pensée rétrograde et à une contestation du savoir scientifique. C'est à ce niveau qu'il faudra faire preuve d'une grande vigilance pour garantir, demain, une société de liberté et de tolérance.

C'est désormais acté, la rue impose, dicte et décide. Mais qui est «la rue» comment lui donner un visage, des visages?
La rue est un réservoir d'idées, d'opinions, de représentations, de besoins, d'aspirations, etc... Elle les recueille autant qu'elle les exprime. La rue est donc l'image de la société en mouvement, en gestation. C'est un corps vivant, fait de diversités, mais aussi de convergences. La rue a une âme, elle respire et elle vit. Tout cela, elle l'exprime au quotidien et, encore plus, quand elle devient une immense agora où viennent s'exprimer ses colères et ses revendications.
Aujourd'hui, la rue algérienne fait, de chaque vendredi, le terrain partagé où elle vient exprimer ce qu'elle a vécu, ce qu'elle ressent et ce qu'elle veut réaliser. Écoutons donc ce peuple qui ne veut plus d'un mandat à vie, qui ne veut pas d'une illusion de changement, mais qui veut la réalisation de ses rêves et de ses espérances, qui veut un état de droit et une société de liberté.
A regarder de près, on voit apparaître des «visages» connus ou inconnus, en lesquels on se reconnaît ou pas. C'est une découverte du monde réel, une découverte née d'une spontanéité éveillée par des expériences de vie. C'est pourquoi, ce peuple qui emplit de sa présence le moindre espace, il faut l'écouter parce qu'il est porteur de cette vérité à laquelle il aspire.

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