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LE PROFESSEUR CHEMS EDDINE CHITOUR À L'EXPRESSION

"La fête risque de prendre une autre tournure"

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Observateur sagace de l'actualité nationale, le professeur Chems Eddine Chitour ne se contente pas, dans cet entretien, de livrer une analyse froide des événements qui agitent le pays depuis ces dernières semaines. Certes, il fait un constat sans concession mais en parallèle, il suggère des idées et ouvre des pistes à même d'éviter au pays un enlisement aux conséquences dramatiques. Pour le professeur Chitour, il faut faire vite et bien car la situation urge et les problèmes s'accumulent.

L'Expression: Depuis cinq semaines que les citoyens manifestent à travers le pays, on commence à croire que la situation est comme bloquée. On bute sur une sorte de dialogue de sourds entre le pouvoir qui dit ne pas avoir d'interlocuteur et la rue qui exige son départ immédiat.
Chems Eddine Chitour:
La situation est délicate en ce sens que le pouvoir joue la montre et compte sur la légitimité externe, tournant le dos au peuple. C'est toujours la politique de «Moi ou le chaos». Nous sommes en plein questionnement et si rien n'est fait pour sortir de cette situation d'apesanteur d'ci la fin du mandat du président actuel, ce sera le vide, synonyme de délabrement des institutions de l'Etat.

Les évènements s'accélèrent, n'est-il pas temps d'apporter une autre parole que la petite musique qui va nous projeter dans l'inconnu?
Beaucoup de choses ont été faites et le peuple dans son ensemble, pas seulement la jeunesse, renoue avec l'épopée de 1962 qui donne une dimension de ce que c'est que la délivrance. Pour la première fois, les jeunes et moins jeunes qui n'ont connu que la parenthèse de l'accaparement du pouvoir ont eu un avant-goût de ce que c'est que la liberté et un vivre ensemble sans frontière idéologique, en un mot, d'un bonheur auquel ils pourraient aspirer d'une façon durable. Ce qui n'est pas gagné, il faut le craindre.

C'est désormais acté, la rue impose, dicte et décide. Mais qui est «la rue» ou alors osons la question: y a-t-il quelqu'un derrière la rue?
La fête risque de prendre une autre tournure avec l'apparition de courants endogènes et exogènes qui peuvent, d'une façon ou d'une autre, brouiller l'espérance et l'amener en définitive vers les temps morts avec une nouvelle oligarchie qui, elle aussi, sera plus redevable à l'adoubement externe qu'à une légitimité endogène qui sortirait des urnes. Qu'on se le dise! Nous ne sommes pas libres et il est loin de la coupe aux lèvres. Les slogans et les messages postés sur Facebook, sur la Toile, aussi généreux soient-ils, ne peuvent rien contre les grandes manoeuvres internationales pour le partage du monde avec deux projets: un monde unipolaire globalement dirigé par l'empire américain et ses vassaux européens capables de dicter la norme à la fois d'une façon soft (manipulation du dollar et organisations comme le FMI, la BM, l'Ocde; et l'OMC) et hard avec l'Otan, l'ensemble faisant 60% du PIB mondial et 1 milliard de personnes soit 14%). De l'autre, les partisans d'un multilatéralisme style Brics sans le Brésil, qui a rebasculé dans l'autre camp avec 45% du PIB près de 50% de la population. Le reste, soit 36%, est constitué par les pays cibles qui n'ont comme défense que la population et 16% et 5% du PIB. Ce sont des victimes potentielles qui font l'objet de tractations pour basculer dans un camp ou dans un autre. C'est le sort de l'Algérie.

Le défi actuel est de trouver le moyen de converger toutes les propositions, aboutir à une synthèse pour construire la transition vers la IIe République
L'un des plus grands reproches que je fais personnellement au président, c'est d'avoir stérilisé la scène politique en étouffant depuis vingt ans les libertés, la démocratie, les tentatives de créer une opposition crédible. Cela va même plus loin, on ne sait pas ce que pense le peuple en termes de projet de société. Nous avons un électorat volatil. On sait globalement que le FLN, usurpateur du FLN canal historique n'a pas de troupe ou d'électorat mis à part les organisations qui émargent au râtelier de la République. Il en est de même du RND clone sans épaisseur tant il est vrai qu'il recycle les mêmes idées. Les cinquante partis politiques qui émargent n'existent pas en termes de troupes. Il en est ainsi du Parti des travailleurs qui est là comme un faire-valoir du fait que l'on ne connaît pas leur valeur ajoutée potentielle Les seuls qui peuvent capter les suffrages du peuple seraient le FFS historique qui n'a pas su faire sa mue, le RCD qui peine à avoir une visibilité et sortir de l'étiquette régionaliste qui ne peut pas faire de lui un parti de gouvernement. Reste Talaïou el houriyet dont le programme a priori cohérent et en phase avec les défis, n'a pas encore été validé par l'électorat du fait que les élections sont entachées d'une fraude massive comme cela a été dénoncé dans un manifeste documenté par le parti. Seuls restent en embuscade, les islamistes qui, pour le moment font le dos rond et suivent le mouvement sans conviction.

La faillite du système, de même que celle des partis politiques tant admise, qu'en est-il des élites algériennes?
Qu'avons-nous fait d'une manne insolente de 1000 milliards de dollars. Il est vrai que cet argent que l'on présente comme le programme du président a permis de faire du social que, personnellement, j'ai toujours dénoncé. Quatre millions de logements, des infrastructures, près de 200 milliards de subventions, aux carburants, à l'électricité, à l'eau, à la nourriture en sachant bien que 80% de ces subventions profitent aux couches sociales non démunies. La paix sociale a un prix, mais il n'y a pas de discernement par paresse intellectuelle, le pouvoir n'a pas voulu d'un fichier réel de ceux qu'il faut aider d'où l'hémorragie qui fait que les 1000 milliards ont servi au social, mais pas à l'industrie, mais aussi à attiser des appétits menant directement à la corruption. Si on y ajoute le fait que la démographie a explosé (14 millions de personnes en 20 ans), tous les ingrédients de la panne sont réunis si on y ajoute aussi un système éducatif obsolète et une fuite en avant concernant la transition énergétique: le système a failli dans toutes les dimensions de la gouvernance.
Qu'auraient pu faire les élites, dans un système où la parole libre est punie? Si beaucoup d'intellectuels compétents, qui tiennent à bras-le-corps la superstructure de l'Etat, donnent l'impression d'être des alliés du pouvoir et comme dirait Jules Benda, «des clercs qui ont vocation à trahir», ce serait une chose facile de les mettre au pilori. Tous autant que nous sommes, à des échelons divers, nous avons tenu à bout de bras l'Algérie. Souvenons-nous dans la décennie noire, des intellectuel (e) s, des universitaires ont payé de leur vie cet amour du pays qui faisait que chaque jour, nous entretenions chacun à sa façon, la flamme de l'espoir. Il est injuste de leur faire un procès! Ce n'est pas cautionner le système que d'aider l'Algérie à garder la tête hors de l'eau. D'autant que nos messages sont inaudibles par les jeunes du fait que le pouvoir abêtissait les jeunes comme au temps de l'Empire romain décadent: «Panem et circenses» (Du pain et des jeux de cirque), remplacés par le football, les émissions de variétés... voire pour les autres même un discours religieux qui fait l'apologie du prince...

Dans quelle mesure peut-on faire le parallèle entre cette révolution et la déflagration du 5 octobre 1988?
La déflagration de 1988 a été créée pour changer l'ordre établi, elle a échappé à ses concepteurs. Souvenons- nous du discours du président Chadli à la mi-septembre 1988, il appelait indirectement à une redistribution des cartes contre un FLN décadent qui ne voulait pas faire sa mue. Ce fut une opportunité inouïe qui s'offrait aux Algériens. Nous nous souvenons tous des émissions et débats avec les hommes politiques. Même le président Boudiaf a réagi à partir de la petite ville marocaine où il s'était retiré. Brutalement, l'irruption de l'irrationnel par FIS interposé a mis fin à la récréation. Nous entrâmes alors dans l'enfer qui devait durer 10 ans. L'incendie salafiste s'éteignit d'abord par le travail du ministre, puis du président Zeroual qui, lui, a posé les termes de la fin du conflit. Le président actuel n'a fait que mettre en oeuvre cette politique de la Rahma qui laisse de nos jours encore un goût d'inachevé tant il est vrai que nous ne savons toujours pas sur quoi nous sommes d'accord en termes de projet de société. Ce qui a concouru aussi au déclin de l'islam politique, c'est l'attaque des tours jumelles du WTC. L'Occident, après avoir nourri le salafisme et Bin Laden, se retourne contre lui. L'Occident découvrait alors le combat de l'Algérie pour une société tolérante.

Une question qui taraude, qui fait peur et fait même douter sur l'issue de ce beau combat: les islamistes peuvent-ils récupérer le mouvement comme cela a été le cas dans les révoltes arabes?
Je ne pense pas que l'islam politique revienne sur le devant de la scène, à moins d'une déliquescence totale du pouvoir, du fait que les ambitions de chacun empêchent l'avènement d'un Conseil national de transition qu'il faut mettre en place le plus rapidement possible. Il serait constitué de mon point de vue, d'une dizaine de personnalités au-dessus de la mêlée et qui s'engagent à ne pas avoir d'ambition politique. Dans ce conseil, des constitutionnalistes devraient aider à légitimer cette transition qui devra être obligatoirement limitée dans le temps, elle devra même proposer un staff de technocrates concernant un certain nombre de ministères, une quinzaine. Cette commission devrait être mise en place avant le 28 avril pour prendre en charge rapidement les rênes du fonctionnement de l'Etat et éviter le vide. Elle mettra en place les conditions objectives d'une élection transparente au plus tard avant la fin de l'année 2019. Le nouveau président étant en charge de l'élaboration d'abord d'une Constitution, ensuite des élections pour l'Assemblée nationale.
Il est de la plus haute importance que ces personnalités aient accès aux médias lourds de l'Etat pour expliquer et avoir l'adhésion du peuple. Il est certain que les vrais problèmes du pays sont toujours là.
Economie en panne, système éducatif obsolète, manque de vision dans la stratégie énergétique...
Le monde ne nous attendra pas. Plus nous attendons, plus nous serons vulnérables et plus notre marge de manoeuvre sera limitée car à ce rythme de fonctionnement, nous en avons encore pour deux ans d'où l'urgence de changer radicalement de vision du futur en commençant par réduire le train de vie de l'Etat et en faissant appel à l'amour de la patrie que cette belle jeunesse a montré au monde et qu'elle devra continuer à prouver pendant encore longtemps pour donner à l'Algérie un destin et lui permettre de tenir son rang dans un monde qui ne fait pas de place à ceux qui s'installent dans les temps morts.

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