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CULTURE

MIROIR BRISÉ
La Question, ressort un quart de siècle après
16 Septembre 2001
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Selon une dépêche de l’AFP, le film La Question de Laurent Heynemann ressort bientôt dans les salles obscures parisiennes. La preuve par l’image que le débat sur la Guerre d’Algérie évolue positivement en France, 25 ans après la sortie, en 1976, d’une oeuvre qui avait fait couler beaucoup d’encre.

Cette évolution, souligne la même source, est confirmée chaque jour davantage à telle enseigne qu’une université d’été intitulée Apprendre et enseigner la Guerre d’Algérie et le Maghreb contemporain, a réuni, fin août, des enseignants à l’Institut du monde arabe. Pendant que le général Aussaresses s’apprête à comparaître, en novembre prochain, devant les tribunaux compétents pour apologie de crimes de guerre et justification de la pratique de la torture.
La sortie, en 1976, de La Question, une adaptation d’un récit d’Henri Alleg, avait fait, à l’époque, l’effet d’une bombe et provoqué une levée de boucliers qui aura des conséquences néfastes sur la carrière commerciale du film. Complice quelque part, la critique cinématographique française ne relève même pas la production de cette oeuvre courageuse qui ne faisait, pourtant, que restituer, grâce à une fiction aseptisée, les tortures infligées aux Algériens par la soldatesque coloniale en Algérie.

Lorsque la censure pèse sur la Guerre d’Algérie

Imprimé, fin 1985, Le Dictionnaire des films de Georges Sadoul ne mentionne ni le titre du film encore moins le nom du réalisateur, même s’il faut reconnaître, à la décharge de l’historien français du cinéma, que les notes sur les productions postérieures à 1964 ne sont pas de lui. Cette même amnésie est à l’honneur aussi dans des ouvrages monumentaux comme L’Encyclopédie Bordas du cinéma de Roger Boussinot ou Le Dictionnaire Larousse du cinéma dont les impressions ont été achevées successivement en 1984 et 1986, soit une décennie après la première sortie en salles. Il en sera de même, en 1992, à l’occasion de l’édition de Chronique du cinéma où le cinéphile ne trouvera aucune trace de l’oeuvre en question, alors que le même ouvrage en question consacre une place importante aux principaux événements cinématographiques de l’année 1976. Une année qui permet à l’éditeur de se pencher pesamment sur la sortie, à New York, de All President’s men (Les Hommes du Président) d’Alan J.Pakula. Consacré à l’affaire du Watergate, le film retrace l’enquête authentique menée par deux journalistes, Woodward (Robert Redford) et Bernstein (Dustin Hoffmann) du Washington Post, enquête qui a contraint Richard Nixon à la démission, alors qu’en France, l’on continue à respecter scrupuleusement la censure qui pèse avec force sur la Guerre d’Algérie depuis son déclenchement, en 1954, jusqu’à la fin des combats en 1962.

Les lâchetés du cinéma français

Si l’on excepte, fera remarquer René Prédal dans Le Cinéma français depuis 1945, quelques rapides allusions dans Le Petit soldat de Jean-Luc Godard, La Belle vie de René Enrico ou Muriel d’Alain Resnais, il faudra cependant attendre les années 70 pour assister à l’éclosion d’oeuvres majeures à l’image de La Guerre d’Algérie de Monnier et Courrières et Avoir vingt ans dans les Aurès de Vauthier, la même année, R.A.S. de Boisset, en 1974, et enfin La Question, deux années plus tard.
Pour le critique de cinéma Guy Hennebelle, de toutes les lâchetés du cinéma français, son silence face aux guerres coloniales est sans doute le plus choquant: «Aucun film n’a dénoncé les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata le 8 mai 1945. C’est évidemment à propos de la Guerre d’Algérie que la carence de notre cinéma sera la plus scandaleuse.» Même si l’auteur de Quinze ans de cinéma mondial reconnaît le courage de Louis Daquin qui se fait censurer plusieurs répliques de Bel Ami, une adaptation du roman de Guy de Maupassant dans laquelle il avait glissé des allusions anticolonialistes, de Jean Rouch et Edgar Morin évoquant à plusieurs reprises, en 1960, le conflit en question, sans oublier celui, en 1961, de Claude Autant-Lara déifiant l’objection de conscience dans Tu ne tueras point, un film qui est d’abord interdit. A un moment où le cinéma de La Nouvelle vague s’empêtrait dans sa nature bourgeoise et parisienne, le seul long métrage explicitement consacré à dénoncer la répression contre les Algériens à l’époque a été, souligne la même source, Octobre à Paris de Jacques Panigel qui a filmé clandestinement la journée du 17 octobre 1961, date de la grande manifestation organisée à Paris par le FLN: «Ce film qui relate les brutalités des forces de l’ordre capitaliste (plus de cent morts) n’a reçu son visa de censure qu’en janvier 1973.»
Pourtant, l’adaptation à l’écran du récit de l’ancien directeur d’Alger Républicain n’a fait que restituer le vécu de deux militants communistes arrêtés, puis torturés par les parachutistes, pour leur engagement favorable à l’Indépendance nationale.
Dans l’émission Pièces à conviction dont Henri Alleg fut l’invité, il a été beaucoup question de la pratique de la bête immonde sur sa personne et sur celle de Maurice Audin qui, torturé à mort, fera l’objet d’un simulacre d’évasion, avant d’être froidement exécuté, de l’avis même de sa veuve et de l’historien Pierre Vidal-Naquet.
De ce film sur la dignité humaine, écrira Jean de Baroncelli du quotidien Le Monde, c’est justement la dignité, la hauteur morale que l’on retient: «A mi-chemin du témoignage et de la fiction, Laurent Heynemann a trouvé le ton juste.»
Vingt cinq ans après, La Question est posée une nouvelle fois pour interpeller la mémoire collective à un moment où, confiera son réalisateur, «les révélations peu glorieuses d’Aussaresses nous donnent bien tristement raison d’avoir cru à la justice contre la haine, au désir de vérité contre la dissimulation, à l’humain contre le barbare.(...) Nous ne nous sommes pas battus pour rien.»
Une éclatante revanche sur ceux que l’Histoire a rattrapés et confondus, un quart de siècle après.

Abdelhakim MEZIANI

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