Date
Chercher
Dans  et  Lancer la recherche
 Catégories
   Une
   Actualité
   Culture
   Sport
   Internationale
   Régions
   Dossiers
  Flux RSS
Djezzy
 Contact 
 Version PDF 

 
DOSSIERS

46E ANNIVERSAIRE DES ÉVÉNEMENTS DU 17 OCTOBRE 1961
UN ANCIEN DE LA FÉDÉRATION DE FRANCE RACONTE

«Comment j’ai tenté d’éliminer Jacques Soustelle»
17 Octobre 2007 - Page : 7
Lu 1626 fois 

M. Ouraghi Mouloud

L’opération s’est déroulée le 15 septembre 1958, en plein coeur de Paris.

Lorsque, en cette matinée de septembre 1958, la Fédération de France du FLN (Front de libération nationale) lui a demandé d’éliminer Jacques Soustelle, il acquiesça du chef. Sans se poser de questions, il s’est tout de suite mis au travail. Lui, c’est Ouraghi Mouloud, alias le Chef. 30 ans révolus. Corps athlétique, conjugué à une taille d’environ 1,70 m. Militant actif du FLN dans la région parisienne. Dans quelques heures, il passera à l’acte. Sa mission: assassiner le ministre français de l’Information et ex-gouverneur général de l’Algérie (1955).
L’opération est dangereuse. Le Chef en est conscient. Mais, peut lui en chaut si, au bout du tunnel, c’est le sinistre et hideux couperet qui l’attend. Son premier responsable, Saïd Bouaziz, compte énormément sur ses capacités «guerrières». Le Chef réunit son commando, composé de six membres. Le rendez-vous est pris pour le lundi 15 septembre 1958.
Jacques Soustelle, qui habite avenue Henri Martin, quittera son domicile aux environs de 9h, pour se rendre à son ministère, sis rue Friedland, à Paris. Pour ce faire, son véhicule contournera nécessairement la place de l’Etoile. C’est là que l’opération se déroulera. La veille, le Chef avait déjà donné des instructions à son commando. Bekouche Abdelkader, dit Aïssa, et Benzerroug Mebrouk sont armés. Ils participeront à l’opération. Quant à Cherrouk Abdelhafidh, dit Membo, et son camarade Smaïl Adour, alias Idriss, eux, sont chargés de surveiller le passage du ministre de l’Information. Tout est fin prêt.
Le Chef revoit, et pour la dernière fois, sa stratégie, minutieusement tissée. Si la voiture de Soustelle s’arrête dans l’encombrement, «c’est moi qui tire le premier. Et, ce faisant, mes camarades doivent s’approcher. Un se chargera de me couvrir, tandis que l’autre tentera de sortir Jacques Soustelle de sa voiture. L’opération durera cinq à six secondes; on a à peu près 80% de chance de réussir. Passée cette durée, nous sommes foutus», raconte Ouraghi Mouloud.
Tout est dans l’ordre. Chaque membre de son commando est à son poste. L’heure est venue. Le Chef est à la place de l’Etoile. Costume-cravate, il a l’air d’un dandy venu de l’un de ces quartiers chics de Paris. Il attend le passage de la Citroën DS, transportant Jacques Soustelle. Mais un fait inquiète le Chef. La police est renforcée. «Je croyais qu’on avait été dénoncés et que les flics ont été tuyautés. Si c’est le cas, nous sommes grillés», raconte M.Ouraghi. Ne voulant point se fier à ses pressentiments qui, de surcroît, peuvent s’avérer trompeurs, le Chef décide de procéder à des vérifications. Tout compte fait, il a appris qu’un attentat a eu lieu ce matin, dans les environs. Le Chef pousse un souffle de soulagement. Il reprend sa place.
Du trottoir opposé, Aït Mokhtar, membre du commando, au passage de Soustelle, devra ouvrir son journal pour signaler l’arrivée du véhicule. Il est 9h30, et le ministre de l’Information n’est toujours pas arrivé. Le Chef regarde Aït Mokhtar qui a déjà ouvert le journal. La voiture de Soustelle est donc là. Mais le Chef ne la voit pas. Il regarde de nouveau, le journal est toujours ouvert. «Je scrute encore, et enfin, je vois la DS au niveau de la deuxième position. Au siège arrière est vautré Soustelle.»
Il est temps de passer à l’action. Le Chef arrange sa cravate. Il touche son pistolet. Mais à quoi pense le Chef en cet instant décisif? Quelle est son humeur? A qui pense-t-il? Appréhende-t-il la tournure que peuvent prendre les événements? «Rien de tout cela, l’essentiel pour moi c’était d’exécuter l’ordre de le tuer, c’est pourquoi j’étais à la place de l’Etoile. Le reste, je m’en balance. D’autant plus que je n’en étais pas à ma première opération. Car, en 1955, j’avais effectué un stage au Maroc. Et, en 1958, j’étais déjà professionnel. Puis, en m’enrôlant dans le commando du FLN, je savais que ma fin ne sera que la mort. Donc, je m’en foutais pratiquement de tout. L’essentiel étant de réussir mon coup. Il n’y avait donc aucune place aux sentiments», lâche Mouloud, en arborant son sourire habituel. Avec un sang-froid et à pas mesurés, il se dirige vers la voiture.
La vitre arrière est à moitié baissée. Soustelle regardait du côté gauche. Le garde du corps était au siège avant, regard perdu dans la foule. «Formidable!»
Arrivant à hauteur de la Citroën DS, le Chef prit son pistolet, il pénétra sa main par-dessus la vitre, frôlant de près la nuque de Jacques Soustelle.
Le Chef tire la première balle. Elle ne part pas. «C’était une catastrophe!» Il engage une autre, il tire, mais entre-temps, Soustelle se baisse, la balle lui frôla le front, en lui trouant le chapeau. Le garde du corps brise la vitre, il tire sur le Chef, il ne le touche pas. Toujours placide, gardant son sang-froid, le Chef ne part pas. Il est décidé: il faut avoir la peau de celui qui a fait goûter des vertes et des pas mûres aux Algériens. Il revient à la charge. Il tire: une, deux, trois balles, la dernière s’enraye sans pour autant toucher le ministre de l’Information. Tout compte fait, il découvre que deux balles sur sept sont d’une piètre qualité. En le voyant s’entêter, Aït Mokhtar s’est dit: «Mais ce type doit être fou!». «Effectivement j’étais fou...furieux».
Pourquoi? «Parce qu’en me tournant vers mes camarades, je me suis rendu compte qu’ils se sont tous envolés. Ils avaient tous pris leurs jambes à leur cou. Ils m’avaient tous abandonné...», regrette Ouraghi Mouloud en se rappelant ces instants de folie qu’il avait vécus.
Le Chef abandonna alors la DS sans pour autant réussir à commettre son acte. Mais il sera rattrapé quelques instants plus tard par la police. Emprisonné, son affaire sera prise en charge par la DST (Direction de la surveillance du territoire).
Le Chef passera 4 mois au siège de ce corps de sécurité, sis à la rue des Saussaies, à Paris.
Après sa comparution devant la justice, Ouraghi Mouloud sera condamné à mort. Il ne sera libéré qu’à l’Indépendance.
Aujourd’hui, à 79 ans, il se dit toujours prêt à servir la patrie. Le Chef a bien mérité son nom de guerre. Chef il était, Chef il le restera.

Hakim KATEB

Envoyer cet article à un ami Version imprimable Votre commentaire