En arrière, toutes...!

Un lundi, et après une longue et dure journée de travail, je m'installai devant le petit écran, un verre de thé à la main. Depuis les attentats de Bruxelles, les informations étant devenues indigestes, les chaînes d'information n'étaient point recommandables.
Je me mis alors sur une chaîne de vulgarisation scientifique. Le sujet était intéressant. Sur un site, près d'une ville connue en France, des archéologues avaient découvert quelques morceaux d'ancienne vaisselle. Des céramologues (spécialistes en céramique) furent appelés à la rescousse. Ils parvinrent non seulement à recoller les morceaux et à redonner forme à d'innombrables ustensiles, mais aussi, partir du caramel alimentaire et de l'analyse de quelques restes, à cerner le mode de vie des propriétaires, disparus pourtant 2000 ans auparavant.
Appelée en renfort, une carpologue (spécialiste des fruits) entama des fouilles à sa manière et, à partir des graines qu'elle trouva dans le sol du site, finit par cerner un peu plus le mode de vie des anciens habitants du lieu: des personnes qui, à cette époque, mettaient certaines épices comme le cumin et certaines herbes telle la coriandre dans leur cuisine, étaient forcément des gens riches. Concluait-elle.
Le documentaire devenait encore plus captivant avec l'entrée en lice des anthropologues qui étudiaient les sépultures et les historiens qui remontaient le fil du temps. Une bonne heure de culture et une bonne bouffée de connaissance avec cette plongée dans le passé.
Sur une autre chaîne, on passait un documentaire qui traitait des progrès de la médecine et des conséquences futures de ceux-ci sur la santé et la vie des individus. La victoire sur le cancer, la culture des cellules souches, la lutte contre le vieillissement et, bien sûr, les portes ouvertes par la recherche, tous les espoirs que cela suscite et les interrogations éthiques qui ne manquent d'accompagner ce genre de choses. Quelle sera la durée de vie moyenne en 2050? Peut-on se débarrasser des maladies à l'avenir? Peut-on prétendre à l'immortalité? Verra-t-on «naître» l'être idéal un jour? Une autre bonne heure de culture, une autre bouffée de connaissance et un doux voyage dans le futur. Je me servis un autre verre de thé de Ceylan et commençai à zapper jusqu'à ce que je tombe sur une de nos chaïnes. Un jeune faisait face à un animateur, tout aussi jeune, et ils discutaient de la stérilité! Intéressant me dis-je.
L'invité expliquait à l'animateur, en toute tranquillité et en toute sérénité, comment la femme peut devenir stérile. Il lui expliquait comment le djinn entre dans l'ovaire, comment il le perce et comment la femme devient stérile à cause... du djinn. Les mots pleuvent, les versets sont interprétés à l'emporte-pièce, les arguments se superposent dans une discussion qui s'échappe d'un autre temps. Ce même jeune, qu'on appelle cheikh bien sûr, qui un jour avait dit que les gens devraient courir se découvrir sous la pluie parce que l'eau de pluie est ´´moubaraka´´ étant donnée qu'elle ´´a subi la rouqya des anges dans le beit el maamour ´´!!! Nul ne sait d'où il est allé chercher de telles allégations!
Assis en face, le jeune animateur suivait avec beaucoup d'intérêt. Il semblait absorbé par les paroles de son invité. Plus il écoutait et plus il donnait l'impression d'avoir trouvé la perle rare. La connaissance à l'état brut. La baraka en personne.
J'allongeai les pieds. Deux reportages et une émission. Le premier reportage a jeté la lumière, beaucoup de lumière, sur un moment de l'histoire. Le second a tourné de gros projecteurs sur le futur dont il a éclairé un petit pan. L'émission, pour sa part, insulte l'esprit et le bon sens. Deux reportages où tout est lumière et qui aident forcément à bien vivre, à mieux vivre, à mieux vivre ensemble. Une émission qui creuse dans le noir. Qui creuse dans les âmes noircies par l'obscurité de l'ignorance. Qui enfonce les esprits dans le mal de l'ignorance en consacrant le temps des gens à parler de djinns.
A expliquer la stérilité des femmes par le djinn et le djinn par la stérilité des esprits et par la noirceur de l'ignorance.
Je me levai, plus fatigué que lorsque j'arrivai. Dégoûté de voir, dans mon pays, de telles images et, au sein de ma société, de telles bêtises meubler le temps des gens et les plateaux de télévisions. Les djinns!
Les djinns, juste bons à justifier un fatalisme à toute épreuve, ont détruit notre société, notre Oumma, notre passé, notre présent et mille fois notre avenir. Fallait-il qu'on leur ouvre encore les plateaux de télévision? Une question à poser à l'Autorité de régulation. A moins qu'elle ne soit occupée par le djinn, elle aussi!
A elle seule, une émission comme celle-là suffit à comprendre pourquoi nous n'arrivons pas à nous développer. Et pourquoi nous ne nous développerons jamais. Elle suffit à expliquer pourquoi nous sommes rejetés par le reste du monde. Et pourquoi nous le resterons jusqu'à la fin des mondes. Elle suffit aussi à comprendre pourquoi nous n'avons plus d'avenir! Pour toujours.