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«LA BATAILLE D'ALGER»

Un terrorisme d'état

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Un épisode de l'histoire qui «torture» la FranceUn épisode de l'histoire qui «torture» la France

Jusqu'aux débuts des années 2000, le Parlement français mandait encore une commission aux fins d'enquêter sur l'engagement de l'Etat et de l'armée français en Algérie à cette période.

«La bataille d'Alger» est ainsi revenue de manière inopinée dans l'espace public français dont le bilan humain, politique et militaire est l'une des pages les plus sombres et les plus sanglantes des crimes de l'armée française en Algérie et ceux qui en ont convoqué les mannes, auraient dû, pour le moins, s'appuyer sur ce qu'en ont retenu les historiens -français, notamment, les témoignages des acteurs et ce qu'en rapportaient alors les plus courageux des titres de la presse française.
Jusqu'aux débuts des années 2000, le Parlement français mandait encore une commission aux fins d'enquêter sur l'engagement de l'Etat et de l'armée français en Algérie à cette période.
Ceux-là auraient alors appris, pour peu qu'ils en aient aussi la capacité et le désir, que les poseurs de bombes furent d'abord français et que la politique de la terreur, qui définit bien l'objectif et l'identité terroriste, fut à une échelle exceptionnelle celle de l'armée française.

Rappel des faits
C'est un groupuscule fasciste, dirigé par un commissaire de police, qui, dans la nuit du 10 août 1956, inaugure la litanie des attentats à la bombe qui fait exploser trois bâtisses de la rue de Thèbes en plein Casbah provoquant la mort de soixante-dix personnes. Ce crime sans précédent aurait pu avoir des conséquences incalculables sans la rapide et efficace intervention des dirigeants de la Zone autonome et de son premier responsable Yacef Saâdi qui parvinrent à contenir la légitime colère des victimes et s'étaient engagés à y répondre de manière appropriée au nom du FLN. Au lancement de l'insurrection, les directives du FLN étaient de réserver les coups aux représentants du pouvoir colonial -militaires, gendarmes, policiers, mouchards- et de préserver les populations civiles.

1 - 1956 - L'année du redéploiement du FLN
Alger, bien sûr, focalise tous les enjeux de la guerre et dans le prolongement de l'offensive stratégique du 20 Août 1955, le FLN /ALN connaît un redéploiement significatif en dépit du renforcement des moyens de répression et le rappel des contingents d'appelés.
Ainsi, plus d'une centaine d'opérations, à titre d'exemple, avaient visé en cette année 1956 la ville de Constantine alors que les hommes du commando Ali Khodja frappent un grand coup à Palestro en mai 1956 quand le maillage politique de la société se renforçait avec la création de l'Ugra, de l'Union des commerçants algériens et que la grève des étudiants et lycéens confortait la représentativité du FLN.
La présence active du FLN dans les grandes villes était indubitablement l'une des clés d'une bataille fondamentalement politique dans sa finalité -la négociation autour de la reconnaissance de l'indépendance et de la souveraineté nationale telles que consignées dans la Proclamation du 1er Novembre 1954- que dans ses moyens: approfondir la mobilisation de l'opinion autour du FLN. Alger, organisée en Zone autonome par le congrès de la Soummam, avait vocation à amplifier la portée de la confrontation d'une guerre réputée inégale. Il convient de revenir aux conditions ayant conduit le gouvernement français à une quasi- suspension de l'ordre républicain à Alger et l'institution d'un Etat d'exception hors de tout contrôle.
Le vote des pouvoirs spéciaux par le Parlement français en mars 1956 mettait sans ambiguïté le territoire et les populations algériennes à la merci de tous les dépassements, pour tout dire à l'ordre de la terreur.
L'assassinat de Amédée Froger, maire de Boufarik et président de l'association des maires d'Algérie le 27 décembre 1956, opération rapidement imputée au FLN -qui s'en défendit- fournit le fallacieux prétexte au changement de régime dans la capitale Alger. Dans son récit La bataille d'Alger, Yacef Saâdi récuse fermement la responsabilité du Front dans l'opération ayant visé Froger. Les ratonnades massives qui ont touché, lors de l'enterrement de Froger, les principales artères d'Alger et les quartiers où circulaient les musulmans étaient d'une telle ampleur et d'une telle férocité que des Européens avaient pu s'en émouvoir.
Le bilan des morts et des blessés reste encore à établir avec précision, mais il pouvait informer sur l'état d'esprit prévalant alors à Alger au sein des populations européennes et signale bien une lourde inflexion de la guerre engagée depuis novembre 1954.
«Le réseau bombes», actif dès septembre 1956, répondait clairement à l'opération fasciste de la rue de Thèbes même si ne s'y épuisaient pas toutes les formes de la guérilla engagée par le FLN alors que le militant du Front était réputé «terroriste» et tout Algérien était ordinairement suspect d'appartenance à la rébellion. Chronologiquement, les premières opérations spectaculaires du «réseau bombes» FLN précédaient la notion de «bataille d'Alger» accolée par un journaliste de radio Alger à l'action des parachutistes de Massu et à la généralisation des arrestations, de la torture et des exécutions sommaires dites «corvée de bois».

2- Janvier 1957 - L'armée en charge des pouvoirs de police
Le 7 janvier 1957, le gouvernement français, dirigé par le secrétaire général de la Sfio, Guy Mollet, confie les pouvoirs de police, à Alger, aux parachutistes du général Massu. L'objectif assigné est de «casser le FLN» et son organisation de la Zone autonome. Il apparaît très vite que Massu est assuré d'user de tous les moyens c'est-à-dire et sans ambiguïté en dehors des lois de la République française. Massu était, selon la sinistre expression de l'époque, «couvert».
De quel côté se trouvait alors le terrorisme et Massu a-t-il été le père spirituel d'El Baghdadi?
Le choix était ainsi celui d'un terrorisme d'Etat dont l'armée régulière française - doublement humiliée à Diên Biên Phu et à Suez- allait être l'instrument militant. «Le réseau bombes» relevait avant toute considération de l'engagement militant en faveur de l'Indépendance nationale et s'il empruntait aux codes de la clandestinité, il procédait d'une activité artisanale que soutenait précisément la force de la conviction. «Les labos» où officiaient Abderrahmane Taleb ou Daniel Timsitt ne renvoyaient pas, en effet, à l'industrie et les poseuses de bombes, n'étaient pas des guerrières formatées pour le combat. Soixante ans plus tard, on peut encore s'étonner de l'impact, intact, du «réseau bombes» -salué à juste titre par Larbi Ben M'hidi en octobre 1956- de la Zone autonome d'Alger et souligner qu'il avait rassemblé une partie des élites combattantes du Front.

3- Guerre inégale, violences inégales
Cette séquence de la guerre d'indépendance nationale peut être précisément éclairée par ces observations du professeur Gilbert Meynier, l'un des pionniers de la recherche historique sur l'Algérie. «L'historien ne peut renvoyer dos à dos, concernant la guerre de 1954-1962, toutes les violences: la violence coloniale française y fut industrielle et massive, la violence algérienne fut artisanale et plus ponctuelle, elle fut réactionnelle, dans un contexte de domination, de violence (re)conquérente et répressive. De discrimination, et de racisme portant la marque du colonial.» (1)
Le constat demeure. La France du déni est toujours la France torturée que dénonçaient, en son temps, les plus justes de ses écrivains. Pierre-Henri Simon Contre la torture (en 1957), le témoignage accablant du militant Henri Alleg «La question» (1958); le travail pionnier de Pierre Vidal-Naquet La torture dans la République; pourraient, aujourd'hui encore, éclairer sur ce que fut «La bataille d'Alger» et surtout sur l'illusion entretenue par les autorités militaires et politiques d'un FLN éradiqué justifiant ainsi le choix criminel des moyens que démentira, de manière spectaculaire Décembre 1960. A la fin des années 1990 et au début des années 2000, les fantômes de la bataille d'Alger réoccupaient l'espace public et les débats français sous la forme de l'appel de douze intellectuels pour la dénonciation de la torture en guerre d'Algérie alors que le témoignage de Louisette Ighilahriz soulevait encore l'émotion.
Même ceux qui se prévalent de vivre en Algérie devraient faire l'effort de lire, de voir, d'écouter, de comprendre ce que disent les plus éclairés des Français sur le terrorisme d'Etat que fut la bataille d'Alger.

1 - Meynier (Gilbert): Mise au point sur les événements de Constantine sur Internet.

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