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DÉCÉDÉ LE 4 DÉCEMBRE 2016

Lettre posthume au moudjahid H'Mimed Ghebalou

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Lettre posthume au moudjahid H'Mimed Ghebalou

Puis-je trouver les mots qui conviennent en cette douloureuse circonstance pour te rendre l'hommage qui te sied, ou dois-je seulement présenter mes sincères et fraternelles condoléances à ta famille, comme il est de coutume dans nos traditions?

Franchement, je ne sais par où commencer, s'agissant d'un devoir que je dois remplir envers toi, envers mes frères les «Médersiens» dont tu faisais partie, et les moudjahidine dont tu as été l'un des premiers volontaires - bien avant la grève des étudiants - à quitter les bancs de ce légendaire Lycée franco-musulman, pour rejoindre le maquis et t'associer aux autres combattants, à ceux-là mêmes qui, obstinément et résolument, ont choisi le chemin du sacrifice et de la liberté...
Ainsi, en apprenant la nouvelle de ta disparition que je n'ose qualifier de cruelle, même en ces moments douloureux, comme le font malencontreusement, mais innocemment et sincèrement, certains qui rédigent des hommages ou des lettres posthumes après le décès de leurs chers disparus - parce que la mort est une conséquence logique du destin -, ma sensibilité à laquelle j'ajoute mon affection, ne peuvent cacher, ce que tu étais hier dans ce pays pour lequel tu as oeuvré inlassablement et honnêtement, en jeune combattant engagé... Oui, en jeune combattant, avec la volonté et la fermeté qui te caractérisaient, lorsque tu chassais les hordes colonialistes, alors officier de l'ALN, et après l'indépendance, lorsque tu militais dans cette Algérie que tu as portée avec fidélité, abnégation et sacrifice..., dans cette Algérie où tu es resté cet homme méconnu qui ne cherchait, tout au long de ses obligations d'officier supérieur au sein de l'ANP, qu'à servir son pays et non pas sa propre légende. En effet, frère H'Mimed, tu as toujours éprouvé une grande fierté d'avoir pu contribuer au développement de l'Algérie au moment où elle a eu besoin de toi. C'est là une de tes qualités majeures, que bon nombre de personnes, éprises de ce mal appelé l'égocentrisme ou de cet autre, le dissentiment en permanence - ce terme, est employé ici au péjoratif -, n'ont pu s'adapter aux nouvelles conditions, après le recouvrement de notre souveraineté nationale, afin de mettre en valeur cette qualité.
Frère H'Mimed, tu étais encore lycéen lorsque tu as pris la décision de rejoindre l'ALN. Tu avais tout à apprendre aux côtés d'autres jeunes djounoud qui ne possédaient en guise d'arsenal, que leur détermination à réussir ce qui représentait ce projet de décolonisation: faire sortir l'indu occupant de notre pays. «Il faut foncer, même si nous n'avons pas de quoi contrer les soudards de l'armée coloniale!», se rassérénaient ces jeunes, convaincus de la lourdeur de leur tâche au maquis. Et tu as fait de même, dans un élan de conviction et de bravoure car, te concernant, l'espoir y était, celui de vaincre l'oppression et l'avilissement. N'as-tu pas raconté, bien plus tard, alors colonel en retraite de l'ANP, la constitution de ce fameux maquis dans la région de Cherchell où il n'y avait rien, ou tout manquait? Nous t'écoutons dans cette tranche d'Histoire vivante: «Au départ, nous avons été un groupe de onze fidaïs envoyés vers la Wilaya IV, dotés de neuf fusils de chasse et de deux armes de guerre (fusils Garant), dont la plupart étaient hors d'usage. Nous avons cependant commis de petites actions de harcèlement et de sabotage. Il fallait être crédible aux yeux de la population qui, à cette époque, n'était pas totalement convaincue, car nous n'étions pas importants, ni en nombre ni en moyens. Il faut souligner que, malgré tout, Cherchell et sa région se sont impliquées dans le combat libérateur dès la première heure, au même titre que le reste de l'Algérie.»

Le groupe des 11
Ainsi donc, tu étais dans le groupe des onze jeunes, ceux qui ont été pris en charge par les colonels Slimane Dehilès, dit Si Sadek et Ouamrane. Et ce groupe de jeunes, plein d'ardeur et de croyance ferme en la Révolution de Novembre, a eu l'insigne honneur d'être dirigé par toi et si Abdelhak, de son vrai nom Ahmed Noufi, qui tombera en martyr, plus tard, dans cette fameuse «Bataille de Lalla Aouda» qu'il a eu l'audace de commander. Vous veniez ensemble de Palestro (aujourd'hui Lakhdaria) avec la mission d'organiser le maquis de Cherchell et de mobiliser les populations de la région. Ensemble également, avec Si Abdelhak qui faisait partie du «Commando Ali-Khodja», vous aviez montré après votre désignation selon les impératifs de la situation - en réalité des attributions qui vous honoraient - toutes vos capacités de patriotes et de tacticiens éprouvés, ce qui s'ajoutait à vos nombreux exploits depuis que vous aviez rejoint les combattants de la liberté. Pour cela, dois-je encore rappeler aux jeunes, sans trop rentrer dans les détails de la difficile et impérieuse mission qui était la tienne, dans ton propre secteur, le sens de la responsabilité auquel tu t'attachais parfaitement pour être au diapason des principes du combat libérateur? En effet, je dois leur donner quelques bribes d'information sur l'organisation du maquis, de ton maquis, pour qu'ils sachent le sérieux par lequel tu accomplissais ta mission de chef. Je dois leur dire, par devoir de mémoire, qu'une fois à ce poste de responsabilité, les vicissitudes de l'époque - plutôt les dures conditions de mobilisation dans la région - ont fait que tu aies été obligé de jeter ton dévolu sur une femme de caractère, une femme au tempérament de feu, une sacrée patriote qui était engagée totalement dans la lutte contre le colonialisme... Et ainsi, la sachant obstinée et qui a, de tout temps, prouvé ses qualités de combattante inlassable, tu l'as désignée à la tête de cette importante mission à Cherchell et ses environs. Il s'agit de Lalla Zouleikha Oudaï (1), qui tombera en martyre, après avoir tout donné pour son pays, en ce jour funèbre du 25 octobre 1957, quelque part en Wilaya IV historique. Je dois leur dire également ta perspicacité à convaincre les uns et les autres, à commencer par son époux, le combattant Si El Hadj Larbi Oudaï, pour arriver à placer une femme, et quelle femme à la tête de cette importante mission! Tu lui disais dans le style des moudjahidine qui ne voyaient que l'intérêt et la réussite de cette lutte de Libération nationale: «- Ya El Hadj..., lui disais-tu, il n'y a plus de responsables à Cherchell, et nous n'avons pas trouvé «l'Homme» qui puisse nous tenir cette ville! Alors, nous n'avons plus de contacts!» Et de continuer ta requête, dans le style convaincant:
«- Nous avons approché deux personnes; elles ont décliné notre proposition en arguant qu'elles ne sauraient assumer une telle responsabilité à l'égard des militants, parce qu'elles n'étaient pas en mesure de l'accomplir et la réussir. Ainsi, nous sommes dans l'obligation de désigner un responsable dans les plus brefs délais.... Que penses-tu si on désignait ton épouse, la militante Zouleikha? Car étant une femme, elle passerait inaperçue et ainsi, l'ennemi ne la soupçonnerait pas!
- L'ennemi ne la soupçonnerait pas? répétait El Hadj Oudaï... Ce n'est pas sûr avec la méfiance qu'on lui affiche! Mais cela dit, je ne vois aucun inconvénient, la sachant capable d'assumer cette responsabilité et même plus..., pourquoi pas! Cependant, si nous venons à mourir elle et moi, qui s'occupera de nos enfants? Je sais qu'on ne pourra rien faire, mais enfin, il faut lui poser cette question, à elle personnellement, pour savoir si elle est d'accord...!» (2)aq
Alors là, Si H'Mimed, pouvait-on philosopher autour de ce sujet avec notre combattante? Pouvait-on plaisanter en proposant une balise de sauvetage à quelqu'un qui était en train de couler, après un naufrage de bateau?
C'est ce dialogue qui a eu lieu la veille du martyre de son époux, Si Larbi Oudaï. Je l'évoque pour plus de précisions, de même que pour le situer dans les chroniques de l'Histoire, celle qui donnera de l'éclat aux faits authentiques comme ce dernier. Parce que ce dernier - le dialogue - qui a réuni les deux hommes, le 3 décembre1956, et qui s'est terminé résolument et fièrement au profit de la Révolution, a vu le lendemain 4 décembre, la perte du moudjahed Si Larbi, tombé au champ d'honneur, lors d'un inqualifiable ratissage..., un ratissage de grande envergure.
Aujourd'hui, faut-il te rappeler - tout en informant les jeunes - ce curieux hasard du destin qui s'arrête pour toi, en ce 4 décembre de l'année 2016? Quel curieux hasard, en effet, que cette disparition, la tienne, 60 ans après celle de Si Larbi Oudaï, ton compagnon d'armes? Oui, 60 ans après, jour pour jour, qui font la preuve, s'il en faut, que la lutte de libération et sa continuité par les meilleurs souvenirs, sont bien vivantes en Algérie, chez les authentiques militants, malgré le vent de l'oubli qui souffle par moment dans notre pays comprimé par l'indifférence.

Voeu exaucé
Pour tes obsèques, tu avais prévu, de ton vivant, leur déroulement selon tes dernières volontés. «Chez les Oulhandi, disais-tu à tes proches, sous le Pic de Marceau''», cet endroit mythique qui a vu passer et tomber en martyrs, tant et tant de jeunes djounoud durant la Révolution. Tu voulais, et tes volontés ont été exaucées, reposer dans ce climat ardu où le dénuement était partout, se lisant sur tous les visages de ces paysans, et non moins patriotes, que tu côtoyais tous les jours dans ces montagnes, là où cette fougueuse tribu des Beni-Menaceur, conduite dès 1830 par Abdelmalek Sahraoui El Berkani, a donné du fil à retordre à la soldatesque coloniale. Oui, tu voulais que cet enterrement se fasse dans la symbolique de la révolution et..., de l'humilité. Ton voeu a été accompli. Quoi de plus, Si H'Mimed, que ce geste du grand que tu étais et qui voulait être constamment attaché à la terre de ses ancêtres, celle qui l'a vu combattre pour la libérer des griffes des impérieux colons? Que puis-je enfin te dire, en guise de conclusion, ô frère combattant, ô frère «Médersien»! Je voudrais seulement, au nom de tous ceux qui t'ont aimé et respecté, que tu saisisses - de cet endroit où tu es maintenant - l'expression de notre profonde tristesse et le sentiment du grand vide que tu laisses en nous, chez tous les «Médersiens» que tu as connus, que tu as longuement fréquentés, de même que chez les militants et patriotes qui n'oublieront jamais tes nobles qualités de combattant infatigable.

Ton frère Kamel Bouchama
Auteur
(1) Voir livre Lalla Zouleikha Oudaï, la mère des résistants de l'auteur Kamel Bouchama
(2) Idem, voir le même ouvrage de l'auteu

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