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AUTRES LECTURES DES ÉVÉNEMENTS DU 5 OCTOBRE 1988

Les rentiers du bazar derrière le rideau

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Le 5 octobre, une date tragique pour l'AlgérieLe 5 octobre, une date tragique pour l'Algérie

En témoins oculaires que nous étions, nous avons enregistré des indices fort probants d'une machination confirmant la théorie du complot, n'en déplaise à ceux qui rejettent, en bloc, cette «théorie» au profit des «révolutions spontanées».

La première moitié des années 1980 connut les pires dérives en matière de traitement du secteur public marchand industriel (Spmi), principalement. Tous les ingrédients de son implosion ou, tout au moins, de sa mort lente, furent mis ensemble. Les Entreprises publiques économiques (EPE), puisqu'il n'y avait que ça; le secteur privé industriel, notamment, étant encore, périphérique à la recherche de ses premières voies, voulaient (les EPE) s'abriter, pour leur auto-défense, derrière leur autonomisation. Celle-ci répondait à un voeu de leurs gestionnaires qu'ils posaient comme passage obligé pour assumer, pleinement, leurs responsabilités sur les résultats de gestion.
Ceci, malheureusement, ne pouvait constituer une panacée pour apporter toutes les solutions adéquates à tous les problèmes inextricables accumulés durant la période (1979-1986) par le fait de responsabilités situées à tous les niveaux.

Les cash-flow et les plus-values
Les résultats attendus de cette opération d'autonomisation ne pouvaient être atteints pour moult considérations.
Les EPE étaient, déjà, profondément déstructurées. Les possibilités de financement, tant de l'investissement que de l'exploitation, n'étaient nullement permises; l'entreprise étant mise en face de sa banque publique, elle-même soumise aux mêmes règles d'autonomie, d'autant que la domiciliation de l'EPE au niveau d'une banque est décidée, pour elle, par le ministère des Finances. Un des aspects réducteurs d'une autonomie problématique.
Les possibilités de financement étaient nulles. Les cash-flow et les plus-values ne pouvaient dégager les ressources nécessaires à la couverture des charges d'exploitation et au dégagement de surplus financiers, pour le financement d'investissements d'extension ou de renouvellement des capacités de production, même à l'équivalent. Les prix demeurent, drôlement administrés durant les années 1987,1988 et la première moitié de 1989; même pour des coûts normatifs ou périphériquement normatifs, sachant que les coûts étaient le fait d'un mauvais usage des facteurs de production. Mais, également, et surtout le fait de charges exogènes de populisme «officiel», pratiqué par les pouvoirs publics comme mode de gestion au profit d'une politique tâtonnante.
La libération timide des prix et des marges bénéficiaires de juillet 1989, ne pouvait suffire pour insuffler vie dans le corps des EPE. Ce sérum était plutôt rejeté par un corps déjà inerte. Le remède devait être administré par choc très violent.
C'est un environnement qui offre une toile de fond pour diverses lectures, moins restrictives, sur les événements du 5 octobre 1988. En première lecture, unanimement instrumentalisée, le citoyen, habitué à l'abondance importée, facilitée par les mesures maladroites antérieures à consommer des produits d'importation, ne l'a pas admis en se rendant compte de la supercherie qui lui avait été tendue par un certain plan anti-pénurie ravageur sous le slogan démagogique «pour une vie meilleure», tout au début de la décennie 1980. Il réagit, alors, violemment.
En deuxième lecture occultée par complicité, les tenants du Bazard et de l'enrichissement facile et rapide par les importations financées sur crédits illimités, majoritairement à court terme, sous toutes formes: des crédits fournisseurs notamment, qui dissimulent des intérêts incontrôlables (intérêts inclus dans les prix facturés, mais n'apparaissant pas sur factures) et qui sont utilisés souvent, sous le mode de crédits documentaires garantissant l'automaticité des paiements, quelle que soit la qualité des biens mis «on board» par le fournisseur, à destination de son client algérien. Ces «Bazardeurs» virent péricliter, subitement, leurs affaires, voire bloquées au point de disparaître et leurs rentes sérieusement menacées. Leurs réactions furent, par conséquent, également très violentes.
Les événements d'octobre 1988, contrairement à la légèreté très réductrice avec laquelle ils furent traités par certains auteurs qui, reprenant à leur compte, les approches tendancieuses de tous bords, les imputèrent, de manière très expéditive tantôt, à des conditions sociales et économiques, certes difficiles; tantôt, au chômage des jeunes qu'ils situèrent très approximativement, à 25%; tantôt, par jugement rancunier très subjectif, à «un système politique confisqué, par un parti unique inepte et corrompu», soutiennent-ils encore, par déception personnelle intéressée, de tous ordres. Ils relaient, en cela, après vingt six ans, des racontars et des sources d'information peu crédibles en affirmant sans la moindre peine d'authentification, que les jeunes en chômage participèrent spontanément et massivement à des manifestations qui ont marqué ces évènements.
C'est, pourtant, un phénomène qui caractérise, en ce moment (2017), beaucoup de pays européens avec, dans certains cas, des niveaux supérieurs, même si cette comparaison semble trop désagrémenter les chercheurs de primes à la surenchère catastrophiste. Coupés totalement, pendant très longtemps, des réalités du pays, ces auteurs, absents de l'Algérie, avant, pendant et après ces événements, prirent la lourde responsabilité de passer à côté de l'histoire du pays, voire de la falsifier ou, tout au moins, de la tronquer, en sacrifiant l'exhaustivité dans l'approche d'analyse de ces évènements, en procédant par mimétisme, par esprit de revanche politique ou idéologique et par occultation de faits tangibles.

«fallacieux printemps arabe»
On serait, par contre, complice si l'on occultait la réaction, derrière le rideau, des rentiers du Bazar dans l'explication de ces évènements. Une réémission de ces réactions ne serait pas à écarter dans la conjoncture économique actuelle du pays de la part de véreux «Bazardeurs» à l'import et de faux hommes d'affaires rentiers, mis à mal par les diverses mesures d'encadrement à l'import, notamment, prises par le gouvernement algérien en septembre 2017 pour contenir les répercussions de l'effondrement des cours du pétrole. Les tentatives, tuées dans l'oeuf en janvier 2010, autour des prix de l'huile et du sucre, sont, à cet effet, encore, amèrement vivaces. En troisième lecture, l'évocation d'une aspiration à une démocratie multipartiste peut être toujours, en effet, comprise comme une revendication légitime, peu importe l'inadmissible «anticipation, encore précocement irréaliste», à l'époque, sur cette revendication par rapport au rythme de l'avancée de démocratisation dans le monde; tout en admettant, absurdement, tant soit peu, que l'Algérie s'était, en effet, retrouvée, quatre années plus tard, en rôle de premier cobaye victime du «fallacieux printemps arabe» vendu sous le concept d'«anarchie féconde ou productive» qui ne laisseront, dans les pays arabes choisis pour application à grande échelle, que destruction, malheurs et régression à ne plus se relever. En quatrième lecture, et en témoins oculaires que nous étions, nous avons enregistré que les assaillants des édifices publics, des structures de grandes surfaces commerciales publiques et des bureaux du FLN, étaient des jeunes, souvent cagoulés et transportés par des moyens immatriculés dans des wilayas voisines. Cela paraissait être des indices fort probants d'une machination confirmant la théorie du complot, n'en déplaise à ceux qui rejettent, en bloc, cette» théorie» au profit des «révolutions spontanées». Ceci étant, la saine réaction de la population par sa tranche d'âge la plus vive, devant la mal-vie, peut constituer, quand elle est assumée de manière transparente, un voyant obligeant la prise en charge des problèmes objectifs.
En cinquième lecture, il serait condamnable d'occulter les luttes, à mort, entre les partisans, à l'époque, de la langue et de la culture arabes, d'un côté, et les défenseurs de la langue et la culture françaises, de l'autre, les mettant, par aberration, en conflit au lieu d'une symbiose synergique adéquate respectant l'ordre rétabli, en le sacralisant, par la victoire de notre guerre de libération. Ces luttes furent, tantôt sourdines, tantôt étalées au grand jour. Leur intensité demeure, jusqu'à nos jours, fonction de pondérations officielles. En sixième lecture, l'imminence, à la même époque, de la proclamation de l'union avec la Libye pesait également lourdement; d'autant qu'elle n'était pas la bienvenue pour tous tant à l'intérieur que, surtout, à l'extérieur; géopolitiquement et linguistiquement parlant. Le dernier tour des pourparlers tirait, en effet, à sa fin, entre, du côté algérien, la délégation du FLN, encore parti unique à l'époque, conduite par son secrétaire général et la délégation libyenne conduite par l'ancien Premier ministre et nouveau responsable, à l'époque, des «comités populaires». Ceux, actifs ou passifs, qui ont pris part à ces pourparlers, en raison de leur haute expertise en la matière, jugeraient d'en donner ou non, leur précieuse appréciation. En septième lecture, le fait d'occulter également, le discours du président Chadli, prononcé le 19 septembre 1988 à la Télévision nationale, avec son contenu incendiaire et incompréhensible dans ses vrais mobiles, peut constituer, aussi, une complicité condamnable, dans l'analyse des évènements du 5 octobre 1988.
En dernière lecture, ces événements furent, en plus, le subterfuge cousu de fil blanc, reflétant la débâcle en gestion économique du pays, l'incapacité à anticiper l'effondrement des cours de pétrole et l'appréhension à pouvoir faire passer, sans grands heurts, des réformes politiques et économiques inévitables, conçues dans le dos du parti unique, au moment où celui-ci était, pour le compte du pays, préoccupé par l'enrichissement de la Charte nationale dite de 1986, dans un sens conceptuel totalement opposé à celui qu'avait choisi l'Exécutif pour ces réformes. Désordre et absence de confiance obligent. Manquant de courage à convaincre le peuple de l'impératif de ces réformes et à assumer cette débâcle, pour les raisons que nous avons évoquées, l'équipe dirigeante portée au pouvoir en Algérie en 1979, paraissait avoir opté pour un «passage en force»; la mise en oeuvre, pour l'équipe, n'étant qu'une question secondaire. Les évènements du 5 octobre 1988 ne seraient, alors, que la partie apparente du désordre, des incompétences et des tiraillements d'intérêts et de pouvoir par conséquent.

Les victimes du 5 octobre 1988
Aidée par la mouvance dans le bloc socialiste, à la même époque, l'équipe dirigeante en Algérie, semblait vouloir faire valoir les réformes politiques et économiques dont les prémices avancées soufflaient, déjà, en même temps, sur les pays de ce bloc, à la faveur de la «Glasnost» et de la «Pérestroïka» d'un Gorbatchev paraissant égaré et pris dans des errements inouïs en politiques économiques et dans les relations internationales, qui finirent par disloquer le bloc. Celui-ci fut, de ce fait, mis sous tutelle occidentale en lui faisant miroiter, en contrepartie, les avantages que tireraient ses pays de leur adhésion à l'Union européenne. La Fédération de Russie, essentiellement, reconvertie au libéralisme économique, lors des mêmes bouleversements, semble échapper à ce sort et est, même, en phase de reconquérir, en mieux, l'héritage de l'Urss, et ce, grâce à sa multidimensionnelle profondeur historique et à sa redoutable base industrielle militaire, notamment; mais constituant toujours la cible à abattre ou, à défaut, d'en contenir la croissance économique: par embargos et sanctions économiques et technologiques interposés, dans le cadre de visées géostratégiques, conçues et conduites pour le compte de l'organisation Atlantique, en phase de redéploiement expansionniste tous azimuts. Cette grandeur de la Fédération de Russie découle, sûrement, des leçons apprises de la crise qu'a connue l'Urss, parallèlement aux évènements qu'a connus l'Algérie le 5 octobre 1988, en amont et en aval. La ressemblance des vicissitudes, d'ici et de là-bas, avec, naturellement, l'admission des différences dimensionnelles, induirait-elle, toutes proportions gardées, les mêmes aboutissements? C'est la question à laquelle je me proposerai de répondre dans une prochaine contribution, extraite d'un livre en projet avancé, que je ferai publier ultérieurement. Occulter ces faits tangibles, équivaudrait à une autre forme de complicité intellectuelle et à un traitement subjectif à odeur politicienne de ces événements, en déni de l'objectivité recherchée. Comme il n'est pas exclu que d'autres lectures viennent jeter d'autres éclairages sur ces évènements, si, toutefois, les acteurs du moment, dans un élan de générosité, acceptaient de livrer leurs secrets, loin de tenter de justifier des échecs ou de s'en laver les mains ou, encore, de blanchir un tableau bien noir de méfaits.
Au-delà de ces gesticulations «intellectuelles» qui admettent l'erreur et la justesse, les victimes du 5 octobre 1988, quant à elles, continueront à constituer une constante éternelle de l'histoire du pays et un lourd dû à tout honorer, si, toutefois, il ne l'a pas encore été.

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