BOUIRA

Le conservatisme en obstacle

Le Réveillon est une fête mais reste une date pour faire le bilan d'une année au même titre que le Nouvel An, Yennayer, l'Hégire ou Mouharam.

La célébration du Réveillon reste un sujet tabou dans une société rurale et conservatrice comme celle de la wilaya de Bouira. Les deux ethnies d'expression arabophone et berbérophone apprécient différemment ce jour qui reste pour la majorité, tradition et culture populaire obligent, une fête religieuse propre aux chrétiens. Cette vision de la chose fait que même quand il est fêté, le réveillon l'est d'une manière très discrète. La célébration se limite à un dîner copieux, une bûche à la maison. Même les complexes hôteliers qui, jadis, organisaient des soirées spéciales ont fini par abandonner l'idée et seuls les établissements accueillant des étrangers perpétuent cette tradition.
La cherté de la vie aussi a influé sur le choix de fêter ou non la circonstance. Parmi les catégories sociales qui bravent l'interdit et qui veulent marquer l'arrivée de la nouvelle année, les couples de médecins. «Oui, nous célébrons le réveillon comme instant qui marque la fin d'une année et le début d'une autre qu'on espère toujours meilleure sans aucune autre portée», nous confiera Lamine un ingénieur qui a passé toute sa jeunesse à étudier outre-mer. «Je suis un musulman pratiquant qui veut inculquer à ses enfants la joie parce que cette occasion est synonyme de cadeaux, de retrouvailles et dédiée aux enfants.»
La célébration reste, pour notre est interlocuteur, intime et se déroule toujours à la maison. Le choix n'est pas fortuit. «En me retrouvant avec mes proches j'évite de toucher aux sensibilités des autres, notamment mes voisins qui ont une autre perception de la vie et qui, parfois, font une liaison simpliste entre le réveillon et la consommation d'alcool.» Au risque d'écorcher certaines sensibilités et courants idéologiques, nous dirons que le conservatisme qui prédomine au sein de la société algérienne est dicté par une mouvance islamo-baathiste qui dans un passé récent, a tenté de tout mélanger pour mieux asseoir ses idées et qui s'est érigé en garant unique de la bonne conduite.
Le réveillon reste une date pour faire le bilan d'une année au même titre que le Nouvel An, Yennayer, l'Hégire ou Mouharam. Ces dates ont le même sens. La préférence pour l'une ou l'autre reste une appréciation personnelle et dépend des convictions de chacun et chacune. Dans son combat pour l'uniformisation bêtifiante de la société, cette mouvance avait à un moment de l'histoire de l'Algérie tenté de renier l'identité de toute une population qui s'exprimait dans une langue maternelle autre que l'arabe. L'histoire avec un grand H a fini par rétablir la vérité. La célébration du réveillon se limitera donc à quelques familles citadines. Rachid est un cadre universitaire qui travaille à Bouira. Chaque soir il rentre chez lui à Haizer. «Avant mon mariage et les responsabilités qui sont miennes nous nous rendions au Djurdjura (un hôtel situé sur le mont du Djurdjura incendié par les terroristes et récemment réhabilité) et nous passions une nuit à chanter et à danser. Maintenant la date passe inaperçue parce qu'on n'a plus la tête à la fête. Les raisons sont d'ordre financier plus qu'une quelconque raison morale». Par respect aux plus anciens, beaucoup de jeunes optent pour la discrétion et préfèrent Mouharam ou Yennayer. «Pour ces deux anniversaires toute la famille participe et perpétue la tradition». Le premier jour de l'Hégire reste aussi une date prisée eu égard à sa connotation religieuse. Le réveillon est encore fêté dans des familles qui comptent des émigrés revenus au pays et qui garde la nostalgie des pays d'accueil. «Quand je vivais en France, j'assistais avec des confrères à des fêtes organisées par des Français avec lesquels on échangeait des voeux des cadeaux sans consommer une goutte d'alcool. Maintenant, je saisis chaque occasion annuelle pour tenter de revivre ces instants du moins par le souvenir», nous confie El Haous, un citoyen de Bechloul. Même si la fête est différemment perçue, des boulangers pâtissiers confectionnent des bûches pour l'occasion. Samir est catégorique: «Nous vendons en moyenne plus de cent bûches chaque année.
Le réveillon est fêté en famille peut-être, mais il reste une occasion, avec le Nouvel An, très bénéfique pour la profession.»
Pour conclure, nous dirons que le réveillon reste une fête célébrée avec une certaine hypocrisie. Même si les adeptes diminuent d'année en année sous l'influence de cette mouvance qui veut diaboliser l'Occident, certains continuent à donner au passage d'une année à l'autre une valeur symbolique d'une nouvelle année que l'on espère meilleure. Les fêtards oublient leurs soucis le temps d'un réveillon.