MÉDIAS, INTRIGUES ET VÉRITÉS

Fetwa pour la presse

Hiver 94. Alors que l’Algérie plonge encore plus dans la série de meurtres d’intellectuels et de journalistes, une tentative de médiation par l’intermédiaire du grand avocat français Me Vergès est entreprise par Ahmed Fattani. Il s’agissait de faire, à partir de la prison militaire de Blida, une fetwa signée par le n° 2 du FIS Ali Benhadj proclamant que les assassinats d’intellectuels et de journalistes sont illicites et proscrits.

D01001-002.jpg«Seul Vergès pourra le faire. A part lui, personne d´autre ne réussira cette opération», avance péremptoirement mon interlocuteur.
Devant mon visible manque d´enthousiasme à solliciter les services d´une personnalité aussi décriée par les médias, le cercle d´amis à m´entourer ce soir-là dans une brasserie parisienne du XIe arrondissement, insista un peu plus.
Deux jours plus tard, sous la pression de mes amis, je décidais de passer à l´action. Une avocate algéroise, installée près de la place d´Italie, allait me préparer le terrain à cette rencontre avec le maître du Barreau parisien.
«- Tu peux lui faire confiance. C´est un homme d´honneur», me dit Me Fawzia Bouaïtta.
Fawzia est la veuve du grand avocat, Nabil Bouaïtta, emporté brutalement en septembre 1993 dans un grave accident de la circulation. Ce talentueux avocat livrait, à mes côtés, avant sa mort durant l´été 93, l´une de ses plus importantes batailles médiatico-juridiques ayant marqué l´Histoire des débuts de la presse libre en Algérie. Avec un collectif d´avocats qu´il a constitué autour de lui, Nabil Bouaïtta allait se battre pour faire lever la mesure de suspension frappant mon journal Liberté. Ce mois de juillet 93, cet avocat descend de Paris pour venir à Alger, livrer, contre le gouvernement de Belaïd Abdesselam, une glorieuse bataille juridique sur un terrain où il s´exposait à chaque instant à toutes les menaces de mort des milieux islamistes et de certains clans ravis de la disparition des kiosques d´un journal adulé, alors, par les Algériens.
L´avocat Bouaïtta était une personnalité à multiples facettes. Ses succès dans les prétoires des tribunaux algériens et à l´étranger, suscitaient de redoutables jalousies auprès de ses confrères. Il n´était pas en odeur de sainteté dans les milieux de la justice où juges, procureurs et avocats avaient souvent maille à partir avec lui. En outre, il était médiatisé. Pas un débat dans la presse ou à la télé, pas un grand procès où l´ombre de Nabil Bouaïtta ne vienne hanter les coulisses. Il courait toujours aux quatre coins du globe pour assurer la défense d´un de ses clients à Abidjan, Dakar, New Delhi, Londres, Montréal. Cet avocat, amateur de livres et d´objets de collection, était aussi un chroniqueur politique. Il avait réalisé pour le compte de la presse algérienne des interviews de grandes figures de la vie politique internationale. Entre Nabil et moi, il y avait beaucoup d´atomes crochus.
Dans le microcosme politique parisien, très attaché à la situation politique en Algérie, le couple Bouaïtta était toujours aux avant-postes pour renseigner et orienter ses compatriotes. Avec son allure de jeune premier, le verbe haut et incisif, charmeur à souhait, l´avocat était une sorte de d´Artagnan dans le kafkaïen monde judiciaire algérien. «La grandeur d´une nation, aimait-il à dire, se mesure à l´aune de sa Justice». Jacques Vergès, ce maître du Barreau français, trouvera vite en lui le condisciple idoine prêt à se battre à ses côtés lors de procès retentissants comme celui du nazi, Klaus Barbie. Faire son baptême du feu sous la baguette de ce gourou du prétoire est, il est vrai, un rêve qui passionne de nombreux avocats du tiers-monde.
La disparition brutale de Nabil Bouaïtta, avocat-conseil du journal Liberté, survenant après celle de mes confrères assassinés par des terroristes, était un coup dur pour moi et mon entourage. Sa mort allait emporter avec lui beaucoup de nos projets communs.
Toujours heureuse de rendre visite aux amis de son époux, Fawzia Bouaïtta se montra pleine de diligence pour m´arranger un rendez-vous avec Vergès. Moins de vingt-quatre heures après, elle me rappelle pour me communiquer la réponse positive de l´avocat pour un rendez-vous qui allait, peut-être, changer le cours de l´Histoire en Algérie entre protagonistes d´un conflit meurtrier.
«- Il t´attend le mercredi à 16 heures. Il te connaît bien. Ton journal l´a interviewé lors du procès des dirigeants du FIS, m´a-t-il dit», ajouta-t-elle.

Le 27 juin 1992, Maître Vergès conduisait le collectif d´avocats chargé d´assurer la défense des dirigeants du FIS

En effet, le 27 juin 1992, jour d´ouverture du procès des dirigeants du FIS, Maître Vergès conduisait le collectif d´avocats chargé d´assurer leur défense. Les autorités algériennes terrifiées à l´idée de voir leur ancien compagnon de lutte, redoutable pour ses prises de position, passer dans le camp adverse, décidèrent de l´empêcher, coûte que coûte, d´arriver à bon port ce samedi 27 juin 1992. Accompagné de Nabil Bouaïtta, Vergès se voit soudain interdire de poursuivre son chemin par un barrage de la gendarmerie mis en place à l´entrée de la ville de Blida où devait se dérouler le procès. L´avocat parlemente. Puis, il acquiert l´intime conviction que ses anciens compagnons d´armes, aujourd´hui ministres et généraux, lui ont tourné le dos en ne lui pardonnant pas son «évolution politique en cours». «Me faire ça à moi ! crie, rouge de colère, Vergès à Me Bouaïtta. Ils me le paieront !»
Avant de prendre l´avion pour Alger, l´avocat parisien avait, pourtant, bien reçu les assurances formelles de l´un de ses confrères alors membre du Haut comité de l´Etat (HCE), que «rien ne viendrait entraver l´exercice de sa mission d´avocat». C´est connu, Vergès ne lâche jamais la proie pour l´ombre.
En vérité, j´appréhendais cette rencontre avec Vergès. L´homme, mystérieux, était insaisissable par bien des aspects. Son aura de «salaud lumineux» n´avait pas fini de m´éblouir. Je savais qu´il était brillant. Ceux qui l´avaient fréquenté à Alger durant les premières années de l´Indépendance, avaient gardé de lui une image quasi mystique. Des ambassadeurs et des journalistes se rappellent bien le «mari de Djamila Bouhired», l´héroïne de la Révolution algérienne. Il était haut-fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères et aussi rédacteur en chef du prestigieux organe du FLN, Révolution africaine. C´est un agitateur d´idées. Il disparaîtra dans la nature le lendemain du coup d´Etat du 19 Juin 1965 durant dix ans. Il n´avait pas son pareil pour démêler l´écheveau des plus sombres dossiers médiatico-politiques ou celui des grandes affaires criminelles. L´élite algérienne avait de l´admiration pour ce personnage hors du commun.
J´avoue que j´avais une peur terrible à l´idée de me faire posséder comme un petit correspondant de province par ce monstre sacré du Barreau. Et si pour des raisons inconnues, il rendait public l´objet de ma démarche.
Peut-on à ce point être Dr. Jekyll et Mister Hyde? Vergès, c´est une star médiatique qui brille de mille feux. C´est aussi un homo politicus. Il n´y a pas de plateau d´émissions de télévision où il n´est convié par de célèbres animateurs. Ses bouquins sont des succès qui frisent les tirages de best-sellers. Ne dit-on pas que cette prima donna des médias jouit d´un incommensurable pouvoir de fascination? Après tout qu´ai-je à perdre à connaître ce moine, solde de la justice, qui se sent investi d´une mission quasi religieuse, même mystique dans la défense des cas les plus désespérés?
Ce mercredi après-midi, le ciel de Paris était bas. A la grisaille d´angoisse et de froid qui tenaille en cet hiver 94, la Ville Lumière perce en moi le poids de cette étouffante atmosphère que ressent tout exilé. Place Clichy, dans une brasserie appartenant à un émigré de Béjaïa, m´attendait le correspondant du quotidien Liberté à Paris, Meziane Benarab. Face à Vergès, je voulais avoir un témoin en béton pour me prémunir de toute mauvaise surprise et surtout dans le cas où cette entrevue tournerait mal. Avec mes démêlés judiciaires, j´ai appris que la présence d´un témoin favorable au prévenu que j´ai toujours été, est un atout qui peut s´avérer capital pour remporter la partie. Je craignais fort que l´échec de mon initiative n´ouvrit la voie à des «révélations» à partir de l´extrapolation habituellement observée en la matière. En cas de rebuffade? On avisera. Je savais d´instinct que rien ne serait dans cette opération «politiquement correct». Beaucoup de monde serait impliqué dans les tractations qui vont se nouer entre Alger et Paris. A tout moment, le secret risque d´être éventé.
Meziane Benarab est enseignant en économie dans une université parisienne. Il est apprécié pour ses qualités humaines. Sa discrétion et sa compétence professionnelle en font le correspondant idéal pour un journal dont les ambitions sont de devenir le premier quotidien arabe vendu en France. Benarab réussira sa mission de communication pour Liberté et évitera de tomber dans les rets tendus par une certaine faune d´Algériens pour instrumentaliser le journal à des fins de politique politicienne.
Jusqu´à la dernière minute, j´ai évité de mettre dans la confidence Benarab. La veille au soir, au téléphone, je lui ai parlé simplement d´un «dossier urgent à régler». Fort de l´adage populaire arabe qui dit que «le secret de la réussite, c´est le secret», j´ai maintenu, jusqu´à l´ultime instant le black-out sur le sujet.
A quelques minutes de l´heure du rendez-vous, je décide alors de le «brancher».
«- Si ça marche, c´est un coup médiatique !» réagit Benarab.
«Je te demande seulement de garder le secret quoi qu´il arrive !».
En vérité, je redoutais des représailles éventuelles contre mes journalistes.
Vergès est ponctuel au rendez-vous. Nous nous rencontrons juste au moment où il descendait de voiture à l´entrée de son hôtel particulier, situé à quelques dizaines de mètres de la place Clichy. Dans son bureau du premier étage, l´atmosphère est «vergésienne». L´empreinte de l´occupant est décelable depuis le choix du style d´ameublement, aux objets d´art d´un goût raffiné et ésotérique en passant par l´ambiance feutrée d´un bureau où le mystère du personnage cohabite avec les senteurs du meilleur cru de Havane.
Mon hôte me propose un de ses calibres favoris de ce tabac cubain que je décline aimablement, malgré une forte tentation, en raison de problème de santé.
«Je crois comprendre, M.Fattani, qu´il faille laisser à plus tard le calumet de la paix», lance Vergès un tantinet spirituel.
L´avocat engage aussitôt après, le débat sur le drame algérien. C´est un long monologue qui charrie des sentiments de regrets, mais prodigue en reproches pour un régime allant de reniements en reniements et qu´il accuse aujourd´hui de parjure.
Il est convaincu que le compte à rebours a commencé pour le pouvoir. La liberté des peuples est sacrée. Comment alors expliquer le coup de force des militaires pour ravir leur victoire aux islamistes, si ce n´est par leur obstination à fouler aux pieds la souveraineté du peuple algérien. Et ces camps de détention dans le Sud algérien, ne ressemblent-ils pas, en fin de compte, à de vrais camps de concentration où 10 000 militants du FIS croupissent pour le simple crime d´avoir remporté les législatives dès le premier tour ? Les Algériens, les vrais, sont du côté de la justice : ceux qui ont choisi le parti des islamistes. La junte militaire a pris en otage tout un peuple. Des militants de la cause islamiste sont enlevés, torturés, assassinés. Les intellectuels (il en existe) proches du FIS sont voués à la chasse aux sorcières. Le régime militaire est vomi par les Algériens. Les intellectuels qui défendent les thèses contraires à celles des islamistes sont des collaborateurs au même titre que ceux qui, sous Vichy, avaient choisi délibérément le camp des nazis.
Voilà la synthèse de l´implacable réquisitoire dressé par Vergès contre le pouvoir algérien, mais aussi contre les démocrates et les intellectuels opposés à l´alternative islamiste. Pour l´avocat français, les généraux défendent leurs rentes et les intellectuels qui les soutiennent commettent le crime irréparable de forfaiture devant leur peuple.
L´entrée en matière violente charrie des sentiments de mépris et de haine de Vergès contre ses anciens compagnons d´armes. Son livre Lettre ouverte à des amis algériens devenus tortionnaires, exprime avec éloquence cette inimitié. D´ailleurs, il ne fait pas de quartier. Dans ses sorties et dans ce qu´il accuse d´être un outrage à la liberté des peuples, l´avocat ne renonce jamais à sa technique de provocation. C´est vrai, le style fait l´homme.

Vergès qu´à l´instar de tous les systèmes totalitaires le populisme est la source du mal.

Je décide, à mon tour, d´enfoncer le clou.
- « Je ne partage pas votre analyse, au moins, sur deux points essentiels: le devenir des libertés, de la démocratie et de l´alternance au pouvoir en Algérie sous un régime islamiste. Ensuite, la position des intellectuels algériens que vous comparez, de façon cavalière, aux intellectuels français sous Vichy.».
Vergès se plante. Il sait qu´à l´instar de tous les systèmes totalitaires, bien souvent le populisme est la source du mal. La nature de l´intégrisme est bien fasciste. Les chefs du FIS ne se sont-ils pas empressés de déclarer au lendemain de leur victoire aux législatives que ce serait la dernière fois que des élections libres sont organisées ? Et qu´en guise de conclusion à leur sortie médiatique, ils considèrent que « la démocratie est kofr ». Une hérésie. Jouer à ce jeu, c´est sacrifier la démocratie. Le FIS est un parti fasciste comme tous les autres. Les meilleurs discours ne sauraient l´affranchir de sa vraie nature. Quant à l´accusation
contre les intellectuels algériens, elle relève de la pure calomnie. Il est évident que la comparaison avec les intellectuels français, collaborateurs du IIIe Reich, est erronée. Sous Vichy, des écrivains, des journalistes ont trahi leur pays pour se mettre au service d´une puissance étrangère, de l´occupant allemand. En Algérie, le conflit oppose strictement des tendances nationales. Islamistes, nationalistes et démocrates. Les intellectuels, chez nous, se déterminent surtout par rapport à leurs idées et à leur philosophie politique. Il n´y a pas d´occupant étranger. Et le conflit est algéro-algérien. La thèse de Vergès est a priori superfétatoire.

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Mohamed Abderahmani
Mohamed Mekati
Ferhat Cherkit

Pour un intellectuel algérien, trahir son pays reviendrait, par les temps présents, à accepter une domination iranienne, saoudienne par FIS interposé.
Avec Vergès, le débat s´est vite emballé. Mais il finit par reconnaître, en bout de piste, que les cas des intellectuels algériens et français sont dissemblables.
-Je me rallie à vos arguments M. Fattani, réagit l´avocat.
Cette première passe d´armes avec le maître du Barreau français m´a permis de mieux cerner le profil d´un homme qui retrouve tout son pouvoir de fascination lorsqu´il défie le système décadent, fût-il celui du FLN, qu´il avait servi loyalement. Aujourd´hui, il a changé de camp, il est pour le FIS. Simple délit de lubricité politique lui faisant allégrement franchir les paradoxes ? Inventer, créer, indexer un plus méchant que le grand méchant (le FIS) est un exercice dans lequel excelle Vergès. Je décide d´attaquer carrément l´objet de mon rendez-vous avec lui:
- Un groupe d´intellectuels algériens pense qu´il serait utile d´entreprendre une action urgente pour faire cesser la violence. Jusqu´à présent, près de 40 journalistes et universitaires ont été assassinés par des islamistes qui ont déclaré la guerre ouverte contre l´élite algérienne. Si nous n´agissons pas dans les meilleurs délais, j´ai bien peur que nous n´assistions dans un proche avenir à un véritable génocide. Ces intellectuels souhaitent que vous soyez associé à leur démarche.
- Pourquoi, moi? répond Vergès
- Vous êtes le personnage indiqué en raison de vos liens avec l´Algérie depuis la guerre de Libération. Ensuite, en tant qu´intellectuel, vous comptez de nombreuses connaissances parmi l´élite algérienne. Et parce que aussi, vous êtes l´avocat des dirigeants du FIS. Qui d´autre que vous pourrait mieux défendre dans les circonstances actuelles la cause de ces intellectuels, injustement menacés de mort?
- Qui sont ces intellectuels?
- Des journalistes, des universitaires, des médecins, des cinéastes et des hommes de théâtre.
- Puis-je avoir des noms ?
- Vous avez déjà le mien. Mais si vous êtes d´accord sur le principe d´intervenir auprès des chefs du FIS, je pourrai vous les présenter.
- Pourquoi ne le faites-vous pas dès à présent?
- Je n´ai aucune garantie que cette initiative d´ordre purement humanitaire ne soit récupérée politiquement et ne fasse l´objet d´une quelconque manipulation de la part des islamistes.
- Le pouvoir algérien pourrait, lui aussi, trouver un intérêt à inspirer une telle démarche, je dirais même pour des besoins totalement étrangers à l´aspect humanitaire.
- Je n´accepterai jamais de me prêter à une manipulation aussi grossière. Je ne suis pas un agent du pouvoir. Et si j´ai accepté de faire cette démarche, c´est parce qu´elle m´a été suggérée par mes amis. Il me sera très pénible de voir d´autres figures de la culture et du journalisme algériens mourir parce qu´ils ne pensent pas comme leurs assassins. Quant à mes relations avec le pouvoir, elles peuvent se résumer à ceci: mon journal a été suspendu par deux fois par le gouvernement et j´ai été assigné pour de nombreux délits de diffamation. Je ne sors pas des tribunaux. Quant aux pressions et aux menaces dont je suis l´objet, elles sont nombreuses et quotidiennes.
- De quoi avez-vous peur ?
- De fuites éventuelles qui feront capoter l´opération et mettre en danger la vie de mes proches collaborateurs à Alger.
- En quoi consistera exactement ma mission?
- Vous êtes l´avocat d´Abassi Madani et d´Ali Benhadj. Vous êtes écouté et respecté par eux ainsi que par les autres responsables islamistes. Je vous demande de faire sortir de la prison militaire de Blida une fetwa (décret religieux) signée par le chef du FIS, Ali Benhadj, proclamant que les assassinats d´intellectuels et de journalistes sont désormais illicites et proscrits en islam de la liste des actions de djihad menées jusqu´à présent par les groupes armés.
- Rien que ça !
réagit Vergès, dubitatif sur les chances de réussir de ce véritable tour de force.
D01001-007.jpgIl me dit qu´il déplore ces assassinats. Et qu´a priori, il serait d´accord pour faire quelque chose.
L´avocat voulut ensuite savoir pourquoi le choix d´Ali Benhadj et non pas celui d´Abassi Madani, président du FIS.
- Les hommes des groupes armés se réclament pour la plupart du mouvement salafiste. Ils ne reconnaissent comme guide qu´Ali Benhadj. Aucun autre chef islamiste ne peut aujourd´hui prétendre avoir autant de charisme, d´influence et d´autorité spirituelle que lui. Nul ne pourra contester sa fetwa.

J´explique ensuite que dès la réception de la fetwa à Paris, il tiendra une conférence de presse pour médiatiser l´événement et assurer un retour d´écoute en Algérie pour informer les groupes armés de cette décision. Vergès semblait absorbé par l´idée de ce coup médiatique. Mais il était également pensif, visiblement il tâtonnait déjà dans le labyrinthe algérien pour trouver le fil d´Ariane. Puis, il sort de sa réserve :
- Je vais contacter à Alger maître Ali Yahia Abdennour pour avoir son avis.
- Quand il saura que l´initiative vient de moi, il se méfiera. Mon journal l´avait attaqué il y a quelque mois. Il m´en a voulu.
Militant de la première heure dans le mouvement nationaliste, Ali Yahia Abdennour a été de tous les combats. Ce tribun capable de soulever les foules avait été tour à tour syndicaliste, opposant dès 1963 aux côtés d´Aït Ahmed, puis ministre de Boumediene avant de revenir au barreau et fonder la première ligue algérienne des droits de l´Homme. Toute sa vie, il restera loyal envers Aït Ahmed, natif comme lui de Aïn El-Hammam (ex-Michelet). Dès l´interruption du processus électoral, Ali Yahia dénonce le «putsch des militaires» et adhère à l´alliance FLN , FFS, MDA, Ennahda pour défendre le FIS auquel on a ravi la victoire. Ce sera autour de lui que se constituera le collectif d´avocats chargé de défendre le 27 juin 1992, dans un procès retentissant, les dirigeants et fondateurs du FIS, Abassi Madani et Ali Benhadj. C´est lui aussi qui suggérera aux lieutenants des deux responsables islamistes emprisonnés l´idée d´associer Me Jacques Vergès qu´il connaissait depuis les années de la guerre de Libération. Plus tard, il sera le porte-parole du groupe des «réconciliateurs» de Sant´Egidio qui prônera un «plan de paix» entre le pouvoir et le FIS. Enfin, cet avocat est le défenseur de nombreux militants islamistes arrêtés. C´est surtout un militant infatigable des droits de l´Homme.
Je suis sceptique à l´idée d´associer Ali Yahia Abdennour, mais Vergès est d´un avis contraire.
- Vous verrez, me dit-il, il sera constructif. Mais je vous demande de me rapporter, dès demain après-midi à 16 h, un document revêtu de votre signature dans lequel vous sollicitez ma médiation.
Au JT de 20 h sur TF1 et France 2, coup de théâtre ce jour-là dans l´affaire de Moussa Kraouche, dirigeant du FIS réfugié en France et président de l´association Fraternité algérienne en France (FAF). Les documents «récupérés» lors de la perquisition de son domicile par la brigade antiterroriste étaient des faux. Ils avaient été déposés par les policiers eux-mêmes dans le but évident de «l´enfoncer».
Vergès, défenseur de Kraouche, tient la proie et ne la lâchera pour rien au monde. Charles Pasqua, le tout-puissant ministre de l´Intérieur, réputé pour la profonde aversion qu´il nourrissait à l´égard des intégristes, est même implicitement accusé d´avoir monté le coup.
L´avocat de l´islamiste jubile et de nouveau Kraouche squatte les écrans des télés françaises avec son air de gamin futé. Les R G de la préfecture de Paris suivent à la trace cet agitateur d´idées des cités banlieusardes. Il leur donne des sueurs froides. C´est lui qui tire toutes les ficelles des réseaux islamistes installés en Europe. Où qu´ils se trouvent, les ténors de l´islamisme politique algérien ne peuvent plus se passer de ses services.
Le lendemain, j´étais ponctuel à mon rendez-vous de 16 h. Dans la salle d´attente du cabinet Vergès, deux clients m´avaient précédé. Mon arrivée mit brutalement fin à une discussion qui, visiblement, les avait accaparés. J´ai vite reconnu l´un d´entre eux. C´est Moussa Kraouche dont l´organisation avait adressé plusieurs condamnations à mort à mes confrères algérois. L´autre, plus jeune, blondinet, de forte corpulence, a tout le profil du gorille de service. La surprise est de taille. Vergès m´a-t-il piégé?
La salle d´attente est plongée dans un silence de plomb. Et Dieu, grand metteur en scène, m´a concocté une cohabitation forcée dans ce salon de 16 mètres carrés d´un immeuble situé à quelques encablures de la place Clichy avec des dirigeants du FIS, peut-être les vrais commanditaires des assassinats de journalistes.
Visiblement, les deux visiteurs me prennent pour un client habituel de l´avocat. La discussion s´engage péniblement, il est vrai, sur la vague de froid et l´épidémie de grippe sévissant en France depuis quelques jours. Le jeune accompagnateur de Moussa Kraouche me fixe, sans gêne, du regard. Il attend que son chef prenne l´initiative d´engager la discussion avec moi. Puis, le visage de Kraouche s´éclaircit d´un sourire:
- Vous arrivez d´Alger?
- Non, je travaille à Paris,
répondis-je avec un brin d´admiration feinte en son endroit jouée sur la même partition que celle du paysan provincial apostrophant Alain Delon sur les Champs-Elysées par un «Mais, vous? Je vous reconnais !».
- M. Kraouche ! je vous ai vu hier à la télé. Ah ! ces Français, ils sont capables de tous les coups tordus pour vous jeter en prison.
- Allah est toujours du côté du juste. La Vérité finira par triompher. Tous les musulmans sont opprimés dans le monde. En Algérie, ils sont pourchassés, torturés, enlevés et assassinés par l´armée.
- Ce qui se passe chez nous est inadmissible. Des innocents sont froidement abattus, égorgés et décapités. Dieu est contre la violence. Le djihad est proscrit entre fils de Mohamed.

Mon discours sur la tolérance en islam n´est pas à son goût. Les partisans du FIS ne répugnent pas à parler de «guerre sainte contre les apostats». Une personne neutre n´emploiera pas les termes «égorgés» et «décapités» pour désigner la violence meurtrière, car ils s´apparentent tous aux méthodes pratiquées par le terrorisme.
- Non, le djihad est licite lorsqu´il s´agit de combattre les impies (taghout). C´est précisément le cas en Algérie.
Ce n´est pas le FIS, c´est l´armée avec l´aide de la sécurité militaire qui massacre les populations civiles.
D´ailleurs, la confusion est sciemment entretenue par les journaux laïques comme El Watan et Liberté pour fourvoyer l´opinion.
- Dois-je comprendre que c´est là la raison principale qui vous pousse à assassiner les journalistes?
- Nous n´avons assassiné personne.
- Si ce ne sont pas des terroristes islamistes, pourquoi n´avoir pas condamné ces crimes?
- Le problème est beaucoup plus complexe que cela,
explique Kraouche, interrompu par l´arrivée de Vergès apparemment surpris par le débat déjà engagé par des protagonistes de la crise algérienne.
L´avocat évite de faire les présentations.D01001-006.jpg
Il entraîne Moussa Kraouche vers son bureau.
Moins de dix minutes après, Vergès sort suivi de Kraouche, au fait maintenant sur mon identité et ma profession:
- Si Ahmed, je suis confus je ne vous ai pas reconnu tout à l´heure au salon, me lance Moussa Kraouche en me congratulant et me serrant très fort dans ses bras. Je sais que nous ne sommes pas d´accord sur beaucoup de choses, mais j´admire votre professionnalisme. J´insiste pour que vous acceptiez mon invitation à venir chez moi avec maître Vergès. Autour d´un couscous, vous verrez l´on se rapprochera beaucoup plus.
Puis se tournant vers son avocat:
- J´attends que si Ahmed nous confirme le rendez-vous.
Aucun d´entre nous trois n´était convaincu, je crois, ce jour-là, que cette rencontre allait déboucher sur un rapprochement entre les intellectuels algériens, pourchassés à la fois par les islamistes et le pouvoir, et les chefs du FIS pour condamner la violence. A vrai dire chacune des parties se dissimulait derrière les amphigouris alors que l´Algérie se portait épouvantablement mal. Il n´y avait plus personne pour espérer encore voir revenir le temps d´une énergie rémanente capable de sauver tout un peuple des affres de la guerre civile. Le rêve d´une rédemption totale, malgré le scepticisme, demeurait plus fort que jamais.

Peu d´hommes comme Vergès savent jouer de la dérobade et de l´esquive avec virtuosité.

Les promesses de paix s´évanouiront vite devant le cauchemar des massacres des populations civiles durant les années suivantes. Derrière la grandiloquence des mots, s´exsudent souvent les desseins dévastateurs. La haine recuite que les apôtres de la violence savent entretenir tuera toutes les occasions qui s´offriront pour sceller la réconciliation entre Algériens. La banalisation de la violence n´est pas une malédiction ou un feu punitif du ciel. Elle est simplement le fait d´un atavisme qui s´apparente à une vieille logique du lynchage.D01001-003.jpg
Vergès m´invite à le suivre dans son bureau. Cet entretien, le dernier, sera bref. Je dois lui remettre le document, ma «supplique» adressée au pape de la violence, Ali Benhadj, adjurant le FIS de lancer un appel à l´arrêt des assassinats de journalistes. Vergès prend connaissance du contenu de ce document. Je réaffirme sans ambages mon combat pour les libertés et la démocratie. Le texte, qui ne contient aucune zone d´ombre sur l´urgence d´arrêter le génocide des intellectuels, est écrit dans un pathos de circonstance. Vergès le parcourt vite. Sur son visage, pas le moindre signe susceptible de laisser deviner une hésitation, un encouragement ou un rejet. A la fin de sa lecture, il se tourne vers moi :
- «Attendez un mois. Si d´ici à là, il n´y a rien, considérez l´affaire sans suite», me dit sentencieux Vergès.
Artiste de mon propre destin, je possède depuis mes années de jeunesse un sens aigu de la précarité des choses. L´avocat algéro-français est un homme d´honneur. Convaincre Ali Benhadj de promulguer une fetwa décrétant la fin des assassinats de journalistes est une idée à laquelle - j´en suis persuadé - il a adhéré dès le premier instant où il en fut saisi. A-t-il louvoyé en approuvant ma démarche dans le seul but de savoir peut-être si elle n´était pas inspirée par quelque officine du pouvoir algérien ?
Il ne m´en a pas donné l´impression. Peu d´hommes comme Vergès savent jouer de la dérobade et de l´esquive avec une telle virtuosité.
Le jour viendra où cet homme révélera les raisons de l´échec d´une prometteuse médiation qui visait avant tout à épargner la vie de dizaines de journalistes, tous patriotes et tous talentueux les uns autant que les autres dans leur amour à sauvegarder l´Algérie de tous les périls. Plus de 40 autres journalistes, parmi eux des consoeurs, seront, depuis ce jour, lâchement assassinés, abattus de plusieurs balles dans la tête, torturés avant d´être égorgés puis décapités comme ce fut le cas pour Hamid Mahiout, journaliste à Liberté. Sa fille, âgée de dix ans, découvrira par un froid matin hivernal sa tête plantée sur un des piquets du grillage de sa cour d´école. Vergès ne m´a plus rappelé. Et l´on ne s´est plus revu depuis ce jour.