ENTRETIEN AVEC BOUALEM NEDJADI (ECRIVAIN)
«Le livre d’Aussaresses cache une manipulation»
Cet ancien officier de l’ANP vient récemment de publier aux Editions Anep un précieux ouvrage qui met à l’index les tortionnaires de 1830 à 1962.
L´Expression : Pour quelle raison particulière avez-vous choisi d´écrire sur la période allant de 1830 à 1962?Boualem Nedjadi : J´ai choisi cette période parce qu´elle correspond à l´époque de la présence française en Algérie qui a commencé le 14 juin 1830 par le débarquement sur les côtes de Sidi Fredj d´une armada de 600 vaisseaux, dont 103 bâtiments de guerre et près de 50.000 hommes dont 3 divisions d´infanterie appuyées par des unités d´artillerie du génie destiné au franchissement des obstacles naturels pour pouvoir, bien sûr, arriver jusqu´à Alger...
Boualem Nedjadi, vous êtes de formation militaire avec un grade de commandant, qu´est-ce qui vous a poussé à rédiger cet ouvrage?L´écriture est en moi innée. Enfant j´étais d´ailleurs un brillant élève en histoire/géo, une matière qui m´a toujours attiré. Et la retraite venue, j´ai pu enfin consacrer mon temps à la lecture en piochant dans ma bibliothèque personnelle, la Bibliothèque nationale... Je me suis donné à fond... J´étais très à l´aise pour écrire cet ouvrage et le fait d´être diplômé d´un magistère en sciences militaires, m´a permis de faire des appréciations qui se rapprochent de la vérité, analyser diverses situations stratégiques, militaires et faits sociaux économiques avec un oeil avisé, tout en sachant ce que l´auteur de tel ou tel ouvrage veut transmettre comme message. Ce dernier je peux le déchiffrer et le décoder et savoir s´il véhicule des sensibilités ou certaines opinions personnelles, et ça c´est bien dommage... Car j´estime que quand quelqu´un veut écrire un livre d´histoire, il doit retracer lhistoire dans toute sa vérité sans transmettre ses idées ou inclinaisons politiques...
Pour ne pas falsifier l´histoire...L´écrivain peut en effet détourner ou guider le lecteur. Et là je prends le cas du livre d´Aussaresses. Ce dernier, à mon avis, possède une résonance politique. En tant que chercheur en histoire, j´ai compris qu´il y a une certaine manipulation qui se cache dans ce livre, parce que même la fille d´Aussaresses le confirme, puisqu´elle dit: ce n´est pas le style d´écriture de mon père...
Manipulé par qui et dans quel but?C´est ce qu´on se demande : dans quel but? A mon avis ce que j´ai compris, c´est qu´il y a une volonté de transmettre un message, lequel pourquoi? ! Je dirai simplement que dans le livre, lui-même avoue qu´étant un élément des services spéciaux français, lorsqu´on y entre on y est jusqu´à la mort. Etant donné, qu´il est à la retraite et qu´il n´est pas mort... On n´a même pas à faire de conclusions, on a simplement à lire, c´est tout et on comprend...
Quels sont les types de violence que vous dénoncez dans votre ouvrage?Il y en a plusieurs et de différentes catégories. D´abord la violence judiciaire qui consiste par exemple et sous couvert de la loi Varnier, à s´approprier des terres d´autrui, notamment des «archs» qui étaient dans l´indivision, à un prix dérisoire. Un autre exemple de cette violence, le code de l´indigénat que je considère comme de l´apartheid, il ne manquait peut-être qu´un article disant que cette ruelle ou ce banc est réservé aux colons !... Il y a aussi la violence administrative qui donne comme prérogatives aux préfets ou aux sous-préfets le droit de légiférer et de déposséder par conséquent quelqu´un ou réquisitionner ses biens (bêtes, hommes, terres...). La violence juridique interdit en outre à un cadi de procéder à une justice de succession en matière d´héritage. Détruire une mosquée relève de la violence religieuse tout comme détruire le marabout de Ouled Sidi Cheikh, les biens habous... Aussi, nous étions gérés par le droit naturel, le droit coutumier et le droit musulman, je ne vois pas pourquoi les Français sont venus remettre tout en cause et introduire le droit romain dont s´est inspiré le droit napoléonien.
Quels sont les cas de tortures que vous dénoncez dans votre ouvrage?Les cas de tortures que je dénonce dans le livre sont très nombreux et décrivent les différentes formes de torture pratiquées en Algérie dans les différents centres et leurs spécificités. Il y a bien sûr la méthode de l´électricité, de l´eau, du feu, de la corde, des supplices psychologiques, la mutilation par le feu, la pendaison, la mort par éclatement du foie...
Sans aller jusqu´à les énumérer tous, pensez-vous que ces dépassements étaient dus en partie au fait que certaines personnes prenaient simplement du plaisir à torturer?Bien sûr que les tortionnaires prenaient du plaisir à torturer. Ce n´était même pas pour arracher un aveu à quelqu´un. On n´avait rien à faire. On se morfondait, alors on allait dans les geôles et on commençait à torturer pour passer le temps...
Vous avez récemment participé à un colloque portant sur les violences de la décolonisation en Algérie. Sur quoi portait votre intervention?Mon intervention a porté sur les violences sur les terres algériennes. Ces violences consistaient en des expropriations, spoliations, séquestres, etc. Elles étaient souvent le fait d´ordonnances royales, de décrets, d´arrêtés, Senatus Consulte de 1863, loi de 1873 dite loi Varnier, renforçant et complétant le Senatus Consulte. Ces violences se sont caractérisées par:
1- La mainmise dès le début de l´occupation sur les biens mobiliers et immobiliers appartenant aux Turcs expulsés sitôt la prise d´Alger. «Toutes les maisons, magasins, boutiques, jardins, terrains, locaux et établissement quelconque occupés par le dey, les beys et les Turcs rentrent dans le domaine public».
2- La main-basse sur les biens habous «religieux» par l´arrêté du 7-12-1830 qui stipulait que «tous les biens habous seraient à l´avenir régis, loués ou affermés par l´administration des domaines qui en touchera les revenus».
3- L´accaparement des terres : arch (tribus), melk (particuliers), Beylek (Dey et Bey).
Quel regard critique portez-vous sur les événements du 17 octobre 1961 qui restent jusqu´à aujourd´hui très controversés?Ces événements, c´est simple : les Français veulent les minimiser et les Algériens veulent la vérité.
Et quelle est cette vérité d´après vous?La vérité c´est que la France ne veut pas reconnaître le nombre exact de victimes et de blessés. Or, elle possède énormément de moyens pour pouvoir faire éclater la vérité et dire ce qui s´est réellement passé. Qu´on en tire des conclusions et les relations entre les deux pays, l´Algérie et la France, ne se retrouveront que plus raffermies, au cas où l´on se dise les quatre vérités en face. La vérité est «un facteur réducteur de tensions». Cela ne pourra que raffermir l´amitié algéro-française. Et tout le monde, tous les Algériens tiennent à cette amitié.
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