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Fleuves détournés
30 Octobre 2008
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Les pays qui sont alimentairement autosuffisants ont tous de grands fleuves qui traversent et arrosent des surfaces hydrographiques importantes, chacun à sa manière. Vu d’avion, c’est un spectacle saisissant que de voir ces veinules bleues parcourir les territoires: l’eau, en plus de la richesse qu’elle procure, ajoute une note d’esthétique non négligeable. Et pourtant chaque fleuve a sa personnalité, sa physionomie, son caractère, ses humeurs... Un fleuve, c’est comme une idée: il perce un bon matin dans l’intimité d’une source tapie sous un rocher recouvert de mousse et commence à ramper timidement entre les cailloux blanchis d’un flanc de montagne boisée, entraîné par l’inéluctable loi de la pesanteur qui le pousse toujours vers le bas. Il traversera des sentiers vierges, rebondira sur des rochers inviolés, irisera la lumière du soleil dans des cascades vertigineuses, creusera, polira la roche, formera des mares où des enfants s’égayeront durant les chaudes journées d’été, accrochera «des haillons d’argent» aux herbes folles, tourbillonnera par endroit, dévalera impétueusement les accidents du relief, entraînant tout sur son passage: cailloux, rochers, débris de bois mort, des animaux imprudents, le tout dans l’écume bouillonnante des jours de colère. Puis, enfin, arrivé dans la plaine, il ralentira sa course, caressera les berges où il déposera un limon fertile parmi les racines des arbustes. Et c’est là que les destins des fleuves commencent à se distinguer: pendant que certains continueront leur route droit vers la mer qu’ils enrichiront de leurs sels et de leurs sédiments, certains creuseront de pittoresques gorges, formeront des rapides, tandis que d’autres serpenteront lascivement entre les collines de limon qu’ils ont accumulé pendant des temps immémoriaux. Alors que certains se jettent dans le même golfe ou dans le même estuaire, d’autres changeront de destination, balaieront de leurs deltas, une centaine de kilomètres de terrains marécageux. D’autres s’enliseront inutilement dans les sables du désert avant de reparaître plus loin sous la forme d’un ruisseau modeste.
Ainsi, le destin des fleuves est pareil à celui des révolutions et des régime qui les portent: certains, après avoir grondé sourdement dans les profondeurs des masses populaires, exploseront au grand jour, culbutant et emportant toutes les scories du vieux régime dans le domaine des archives.
Par contre, d’autres, après avoir brillé dans un ciel serein et suscité des espoirs fous à des foules assoiffées, se perdront dans le dédale des errements économiques, des calculs égoïstes politiciens et partisans, avant de s’enliser dans les luttes fratricides de la guerre civile. Il est des fleuves comme il est des révolutions.

Selim M’SILI


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