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Jardins potagers
07 Janvier 2009 Lu 1107 fois
La terre est là. Elle n’a pas changé. C’est toujours la même superficie qui est offerte à une population qui ne cesse de croître et qui ne cesse de s’accrocher aux flancs de la montagne. Là-bas, l’oued serpente paresseusement au milieu de la plaine où les arbres sont rares. Quelquefois, on aperçoit à peine un bosquet au sommet d’un mamelon... Autour, ce ne sont que des terres céréalières ou fourragères dont les couleurs changent au gré des saisons. Au fur et à mesure que l’on monte vers le village, la végétation se densifie et le vert, avec toutes ses nuances, domine la palette de la nature. Si le paysage n’a pas changé et que la montagne affiche toujours un front dégarni au-dessus du village, les hommes, eux, ont changé. Et leur changement se répercute inévitablement sur l’environnement immédiat. D’abord, le village a explosé: les constructions ont décuplé sa superficie et les premières victimes de cette expansion, ce furent d’abord les innombrables jardins potagers qui ceinturaient ce village jadis noyé dans la verdure. Les jardins potagers étaient entretenus par les mains diligentes des vieilles grands-mères qui travaillaient finement les petites parcelles avec un soin et une attention infinis: elles binaient leurs petits carrés pour rendre la terre plus meuble et elles les engraissaient avec les fumures ramassées sur les sentiers tortueux qui mènent au village. Bouse de vaches, crottin et paille humide des litières décomposées étaient les ferments qui permettaient aux oignons, à l’ail, à la coriandre, au maïs, à la carde, à la courgette et aux fèves de pousser avec une aisance déconcertante. Il ne faut pas oublier non plus qu’une quantité généreuse d’eau répartie équitablement entre les familles, entretenait cette luxuriance. C’est simple, chaque jardin potager avait droit à une demi-heure d’irrigation et tout le monde veillait jalousement à la stricte application de cet accord qui avait été conclu jadis entre les sages de la djemaâ. Personne ne se souvient ni de la date, ni des noms des personnes, mais tout le monde continue d’appliquer un accord non écrit. Il faut dire que derrière les haies touffues formées par de tentaculaires sureaux ou par des grenadiers touffus, il était difficile d’imaginer toute cette discrète activité pareille à celle d’une fourmilière ou d’une ruche: seuls, de temps en temps, des éclats de voix pour ramener un enfant à la raison ou un dialogue murmuré à travers les haies entre deux voisines complices, ponctuaient le chant clair du ruisseau. A présent, les jardins potagers ont disparu, les mûriers, les grenadiers et les pruniers ont laissé place à des maisons à la façade prétentieuse et les tuiles rouges ont effacé à jamais le vert des frondaisons. Il y a bien longtemps que le ruisseau, qui faisait la joie des mésanges et des hirondelles, ne s’était égaré jusque-là. Le sentier étroit et humide a laissé place à une piste large bordée de poteaux électriques et les tintements des binettes sur le sol caillouteux ont été remplacés par le bruit des radios nasillardes, s’échappant des maisons. On ne rencontre plus les vieilles grands-mères aux paniers remplis de primeurs. Maintenant, il leur suffit de monter au village pour remplir leur couffin. Une seule différence: ce ne sont plus les mêmes grands-mères.
Selim M’SILI
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