Boulevard en partage

Pourquoi est-ce le chef de l´Etat lui-même qui inaugure la trémie de Clairval ? s´est demandé un confrère. On attendait Ghoul, et c´est le président de la République, flanqué du ministre d´Etat, ministre de l´Intérieur et du ministre des Travaux publics qui se présente pour couper le ruban. Il n´y avait pas beaucoup de vent et les cheveux plaqués sur le crâne de M. Bouteflika n´ont pas été dérangés. Outre le fait d´avoir souhaité des ouvrages à la californienne R+3, ou d´ordonner qu´on réquisitionne en priorité les entreprises publiques du secteur, y compris selon la formule du gré à gré, le chef de l´Etat a aussi baptisé l´axe routier qui mène d´El Biar à Cheraga, dans le prolongement de l´avenue Ali Khodja, du nom de boulevard de la Réconciliation nationale. C´est long, direz-vous. Mais ça sonne bien. Le boulevard de la Réconciliation est bien situé, sur un axe stratégique, en passant par deux trémies, cinq communes, deux daïras, d´autant plus que le carrefour de Chevalley (Rostomia) est devenu en quelques années l´un des poumons de la capitale, à la croisée des chemins entre Bouzaréah, Dely Ibrahim, Beni Messous, El Biar, Bab El Oued, Cheraga, Staouéli. C´est un lieu d´échanges et de correspondances entre plusieurs destinations ou directions des bus, cars, fourgons. Aux heures de pointe, la circulation y devient impossible. Surtout les jours de match, où les clameurs du stade du 5-Juillet résonnent à des kilomètres à la ronde, et que les grappes humaines que rejettent les gradins se déversent en fleuve interminable vers Frais-Vallon, les Deux Bassins, la rocade de Ben Aknoun ou Château-neuf.
On avait déjà une place de la Concorde (1er-Mai), un parc zoologique et des loisirs de la Concorde, une cité la Concorde (Birmandreis), quoique cette dernière existait bien avant le référendum sur la concorde civile. Mais enfin l´idée était dans l´air. Séduisante. Sous d´autres cieux, un Concorde peut aussi être un avion supersonique entre Paris et New York. Dorénavant à l´arrêt, pour cause de non rentabilité. Mais il est dit que la Concorde, et la Réconciliation, sa continuation, seront plus rentables, politiquement, socialement, et urbainement dans les ouvrages d´art et les axes routiers.
En baptisant ainsi les places publiques et les voies routières, ou les institutions comme le parc des loisirs, l´objectif du chef de l´Etat est d´incruster dans la pierre, mais aussi dans les têtes, l´idée de la concorde et de la réconciliation entre Algériens, pour semer les graines de la paix. De la sérénité. Parfois, un boulevard vaut mille discours. Une chose est sûre : lorsqu´elle est sollicitée par référendum pour exprimer ses choix, l´Algérie n´hésite pas à dire oui à la paix. C´est l´essentiel. Surtout si un débat fructueux précise les enjeux et explique les retombées d´une telle politique de concorde.
Beaucoup s´accrochent à cette idée de la concorde et de la réconciliation comme un naufragé à une branche que la Providence leur tend. C´est leur dernière chance de ne pas être emportés par les flots. Une dernière chance non pas pour eux-mêmes, mais pour toute la société. Et cette idée va à contre-courant de tout le discours fratricide des années quatre-vingt-dix.
La Concorde est d´abord dans les coeurs. Une façon d´évacuer la haine. D´expulser les rancoeurs. De faire remonter à la surface les angoisses refoulées. De dire au grand jour la peur de l´autre.
Du voisin. Du badaud anonyme, seul ou en groupe, dont on ne sait de prime abord si c´est un ami ou un ennemi. Dans le doute, on se dit que c´est un ennemi. Qui va sortir un couteau, ou une grenade.
Mais la Concorde ne s´apprécie pas en solitaire. Elle s´offre en partage entre les enfants du même pays.