Piratage

La TNT arrive. Non pas l´explosif, mais la télévision numérique terrestre. L´effet est le même dans les chaumières. Parce que les gens se demandent quels programmes on va y mettre. En dehors des trois chaînes thématiques annoncées pour bientôt, et qui vont sûrement combler un vide - à savoir une chaîne jeunesse, une chaîne amazighe et une chaîne culturelle - pour le reste on reste dans le flou. le problème est un peu le suivant : nous sommes habitués à pirater les chaînes satellitaires, essentiellement françaises ou moyen-orientales, en fonction des publics, parfois les deux dans la même famille, ou chez la même personne. Le zapping étant gratuit, ne se surprend-on pas souvent à sauter de Euro News à El Djazira, d´Odyssée à El Arabia, voire de BBC world à TVE international ? Le choix est si varié dans ces différents bouquets arabes ou français ! Alors connaissant la mentalité de nos dirigeants, on les voit d´ici planifier une chose terrifiante : nous donner la TNT, nous fourguer par le biais de Sonelgaz les démo adéquats, et fermer notre ciel aux chaînes satellitaires, y compris en faisant adopter une loi par le parlement interdisant l´érection d´antennes paraboliques sur les toits des maisons ou des bâtiments.
Le même résultat peut être obtenu autrement, en faisant faire le travail par les autres pays. Si par exemple la France généralise la TNT sur son sol, la tendance ne sera-t-elle pas, à terme, à l´abandon de la transmission par voie du satellite, ne serait-ce que pour des raisons économiques? Les principales chaînes, y compris celles des bouquets TPS ou Canal +, vont émettre sur la TNT et songeront à résilier leurs contrats avec les sociétés des satellites. Et alors, nos kits paraboliques à nous, ils vont servir de quoi ? De couscoussiers ? Ils vont capter quoi ? Les messages radio qu´envoient les Inuits du Pôle Nord à leurs cousins de la Patagonie ? Les images cryptées qu´envoient les martiens aux gens de Vénus ? Ces questions ne sont pas superflues. On se souvient avec quel engouement on s´arrachait les journaux français dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Notre soif d´information était réelle et n´était pas étanchée par la langue de bois locale. Les chèvres de Hassi Messaoud raffolaient, paraît-il, du papier journal, à en croire Abdelkrim Djaad dans son roman Le Fourgon. Mais depuis l´avènement du pluralisme médiatique, qui remonte à l´année 1990, on a la liberté de choix entre plusieurs titres de la presse nationale, qui ont rompu avec la langue de bois et proposent une lecture contrastée et pluraliste de l´actualité. Même si beaucoup reste à faire pour avoir une presse alliant qualité et professionnalisme.
Il en va ainsi de l´audiovisuel. Tant que le champ est verrouillé, on se surprendra toujours à chercher ailleurs ce qu´on n´a pas chez nous.
Ben oui, on pirate tout. Déjà du temps de la régence d´Alger, on s´était spécialisé dans la course, autrement dit la flibusterie maritime. Alors que les pays occidentaux entamaient l´accumulation capitaliste et découvraient l´Amérique, la machine à vapeur, la planète Gutenberg et le système bancaire, nous, on importait de Malte et d´Albanie les capitaines de nos navires, on emprisonnait des Cervantes et on écumait la Méditerranée, une tête de mort en guise d´étendard. On laissait aux autres le soin d´inventer la modernité pour nous, Nous ne faisons rien d´autre en ce début du IIIe millénaire, en piratant Microsoft, TPS, les albums des Beatles et les DVD d´Harry Potter. Voire les navets égyptiens. Nous faisons la même chose dans le domaine des cosmétiques ou des pièces détachées, où les produits contrefaits et taiwanais tiennent le haut du pavé. Combien de brevets nos inventeurs déposent-ils à l´Inapi? Très peu, vraiment très peu. Et il en sera ainsi tant que les pouvoirs publics verrouillent le jeu, multipliant les entraves à l´investissement dans les technologies de l´information et de la communication.