Sinistré

Un couple d´amoureux (une étudiante et son fiancé) a été pris pour cible par deux jeunes de 17 et 18 ans, sous l´effet de psychotropes. Lorsqu´ils ont été arrêtés en effet, près d´un cours d´eau, par la brigade de la gendarmerie, qui a agi d´après le signalement fourni par la jeune fille, les auteurs du crime étaient dans un état second. Le fiancé a succombé à ses blessures, alors que sa compagne est traumatisée à vie. Un simple drame de la vie ordinaire? Oui, si on veut. Sauf que, même si le vol semble être le mobile du crime, il n´en demeure pas moins que la conscience de la société doit être interpellée sur le fait qu´un couple d´amoureux est toujours une proie facile pour des jeunes frustrés auquel la société algérienne, toutes institutions confondues - famille, Etat, école, médias, - a inculqué l´esprit d´intolérance et de rigidité.
Cela ne date pas d´aujourd´hui, et cela ne se passe pas seulement qu´à côté de la cité universitaire Lalla Fadhma N´soumer de Constantine. Il y a eu des faits similaires regrettables à Bouchaoui, au Parc zoologique de Ben Aknoun, à Laghouat ou dans d´autres villes d´Algérie. Des faits qui posent plus que jamais toute la problématique du projet de société en Algérie, ou plutôt de la société de projets. Parce que le problème est là : l´Algérie est un pays en panne de projets, en panne d´imagination, et c´est une société fermée. Cela ne date pas d´aujourd´hui. Dans les années soixante-dix, déjà, des campagnes de chasse aux sorcières étaient organisées. On jetait du vitriol ou de l´acide sur des jeunes filles dans les rues d´Alger, la capitale d´un pays censé être le berceau des libertés.
Dans le domaine économique, malgré des textes de loi de bonne facture, les nationaux et les étrangers dénoncent les mêmes entraves et lenteurs bureaucratiques, quand ce n´est pas la corruption qui vient mettre son nez et bloquer la création d´une toute petite entreprise. Dans le domaine social ou culturel, c´est la même chose. Malgré des slogans qui élèvent l´Algérie au rang de Mecque des révolutionnaires, il y a des milliers sinon des millions d´adolescents qui végètent dans le chômage, ou vivent dans la frustration de la misère sentimentale et voient malgré eux dans l´Algérie un immense goulag. Alors, quand à côté d´eux, il y a une jeune fille avec des bijoux, un jeune homme avec un portable et peut-être aussi une voiture, ils voient immédiatement en eux le symbole de la réussite sociale, et cela est pour eux une injure. Du moins ils le ressentent comme tel. Le crime (vol et meurtre) dans leur inconscience n´est qu´une légitime défense pour répondre à ce qu´ils considèrent comme une agression.
A qui la faute? Certainement à tout le monde: les institutions, l´Etat, la société dans son ensemble, qui s´abreuve de slogans internationalistes mais oublie de penser à ces petites choses de tous les jours qui pourraient faire que les jeunes Algériens ne songeraient pas à quitter leur pays pour le Canada ou l´Australie.
Les libertés publiques, ce n´est pas seulement le pluralisme politique et la liberté de presse. C´est aussi le fait de créer un cadre dans lequel l´Algérien ne se sent pas étouffé. Blida la ville des Roses est mangée par le béton. Les plages sont polluées. On peut ainsi multiplier les exemples à l´infini qui démontrent la réduction des espaces de liberté.
Quand on parle de sinistrose, c´est aussi ça. Les Une des journaux ne sont pleines que de catastrophes, de luttes politiciennes, de crêpages de chignon, de haine à longueur de colonnes, de morosité et de monotonie à perte de vue. Et c´est tout cela qui fait le lit des frustrations et des rancoeurs et éveillent les pulsions criminelles. Mohya n´a pas tort, lui qui a créé le personnage de Sinistré.