Le fil d’Ariane

En 1962, on disait de l´Algérie qu´elle avait tout d´une grande, tant elle avait des potentialités et des ressources à en revendre et dans tous les domaines.
Et puis très vite, la lassitude est apparue, les premières lézardes, les conflits apparents ou larvés, les coups fourrés, et des choix qui n´étaient pas toujours stratégiques. Tant de belles occasions ont été ratées. Pourquoi, pour qui ? On ne sait pas encore. La décennie rouge a été le concentré de toutes ces contradictions, puisque c´est à coups de pistolet mitrailleur, de couteau de boucher et de voiture piégée qu´on a essayé de régler les conflits. Et puis, est arrivé Bouteflika qui a essayé de retrouver, voire de déterrer le consensus. Le projet s´appelait Concorde civile, il a permis, à la suite d´un référendum approuvé par la majorité du corps électoral, de ramener plus ou moins la paix dans le pays. Et ne voilà-t-il pas qu´on nous parle de la réconciliation et de son corollaire juridique, l´amnistie générale. Tout le monde en parle mais c´est comme l´Arlésienne. Personne ne l´a vue. Son père spirituel n´en a même pas tracé les grandes lignes. Et l´on voit des associations tout ce qu´il y a de sérieux faire la danse du ventre autour de quelque chose qui n´existe pas, même pas, peut-être, dans l´esprit de son concepteur. Un serpent qui danse autour d´un bâton, dirait Baudelaire.
Insaisissable. Une chimère! cela se passe un peu comme dans la commedia dell´arte. Il n´y a pas de texte écrit. Alors on improvise. Sauf que dans cette dernière il y a des personnages typés, genre Arlequin, qui connaissent par coeur le rôle et qui savent jusqu´où il faut aller. Il y a des garde-fous!
Et en même temps, on veut aller vers la réconciliation, mais en passant par l´intimidation et le harcèlement des journalistes. Mais quand on condamne Hakim Laâlam à deux mois de prison ferme, ou Fouad Boughanem, Messieurs, c´est qu´on a perdu son fil d´Ariane de la bonne gouvernance. C´est qu´il y a une erreur dans le scénario. Pour beaucoup de gens, la chronique de Hakim, c´est comme le bol d´oxygène qu´on prend le matin avant d´aller au bureau. Et même quand on n´est pas d´accord avec lui, on évacue le stress sans fumer du thé. Parce que le thé ça ne se fume pas!
De Gaulle avait dit à propos de Jean-Paul Sartre: «On n´enferme pas Voltaire». Ça veut tout dire!
Peut-on discuter de l´avenir de la presse en Algérie, en toute objectivité? Cela revient bien sûr à parler de la raison d´Etat. Qui est froide et aveugle. Donc que ceux qui sont à la tête de la raison d´Etat se fassent une raison et trouvent d´autres moyens de faire de la communication et de vendre leur marchandise. La politique est aussi affaire de marketing. Si on sait y faire, l´Exécutif pourra faire passer tous ses projets, que ce soit les privatisations, la lutte contre la mafia du sable, la modernisation des maisons d´arrêt ou l´obligation d´attacher sa ceinture de sécurité. Ou même l´amnistie générale. Pas besoin pour cela de mettre les journalistes à l´ombre. Surtout pas Hakim Laâlam. En tout cas, le tribunal n´est pas l´endroit idéal pour discuter de l´avenir de la presse. Même si les juges sont sympas et qu´on peut y faire des rencontres intéressantes. La presse elle-même étant une immense agora où se discutent les affaires de la cité, tout en étant une industrie qui a besoin de drainer un investissement conséquent pour son développement et pour l´amélioration de l´information, il ne fait aucun doute que le harcèlement en cours n´est pas ce qu´il y a de mieux.