Ouyahia rêve les yeux ouverts

Ahmed Ouyahia a adressé un message d´espoir au peuple algérien. Et d´après lui, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Ce faisant, a commenté un collègue, il a légitimé le rêve. Pourquoi pas? Après la légitimité historique, la légitimité des urnes, l´Algérie accède enfin à la légitimié du rêve.
Dans ce rêve enfin réhabilité, le chef du gouvernement, en présentant le bilan de l´Exécutif, a aligné les chiffres comme à son habitude : taux de croissance impressionnant, équilibre des indicateurs macroéconomiques, réduction de la dette extérieure. On peut ainsi multiplier les exemples, mais comme vous étiez scotchés avant-hier à votre siège, une zapette à la main pour suivre la prestation d´Ouyahia devant les députés, sans compter tous les détails et commentaires que vous avez lus dans la presse, nous vous faisons grâce aujourd´hui des chiffres.
Il a même réussi là où ses prédécesseurs, et lui-même aussi quand il était à la tête du gouvernement dans les années 90 s´étaient cassé les dents : les privatisations. Et même si on a l´a surnommé le Poutine algérien, la méthode, là, est plutôt inspirée de Eltsine. L´équation est la suivante: Ouyahia a déjà de bonnes relations avec l´Ugta. Il a réussi à dénouer la crise des archs en engageant un dialogue qui a été très loin avec Abrika. Tant mieux. On ne peut que soutenir une telle démarche. Et maintenant, il a établi des relations privilégiées avec les opérateurs économiques privés.
Ce faisant, il offre au RND les meilleurs alliés qui soient: les travailleurs, les démocrates et le patronat, et au président de la République les garanties d´une paix sociale dont le pays a manqué depuis plus de dix ans. Alors il enfonce le clou et s´en remet au rêve : «Pour certains, rongés par le pessimisme, cette démarche prend les allures d´un rêve, mais, c´est le rêve qui a animé des nations qui sont aujourd´hui au summum de la puissance mondiale», a-t-il dit, ne cachant pas ses rêves de grandeur. Plus bas, il ajoute: «L´Algérie a les moyens de ce destin qui n´est déjà plus un rêve.» Le président de la République, qui est déjà lui-même un brillant orateur, a trouvé aussi fin que lui. Pendant qu´il est à Rome ou au Pérou, Ouyahia est au palais Rabah-Bitat pour prêcher la bonne parole.
Le bon peuple ne demande qu´à croire aux promesses de M.Ouyahia. Et c´est ce qu´il fait. Il s´essuie les yeux avec candeur pour voir devant les yeux les fruits de l´action d´Ouyahia. Mais il n´arrive pas à rêver les yeux ouverts, lui. Non seulement parce que son salaire n´est pas en mesure de remplir un fond de couffin, ni de payer les factures de la Sonelgaz et de l´Algérienne des eaux, mais même l´avenir semble bouché pour ses enfants.
Alors il se met tout bêtement à rêver à un peu moins de rêve et à plus de réalisations, un peu moins de paroles en l´air et plus de concrétisations: un appartement pour le fils à marier, plus souvent de l´eau au robinet, une école moderne qui prépare les enfants à affronter le XXIe siècle, une justice moins lente et plus efficace, beaucoup moins de corruption dans la gestion des affaires de la cité, moins de journalistes en prison, le retour de la sécurité en ville et sur les routes. Il accepte d´être qualifié de pessimiste par M.Ouyahia, car la réalité au quotidien n´incite pas à l´optimisme. Et même quand il lui prend de rêver, ce n´est pas du tout à la grandeur des nations, mais aux choses simples de la vie. Car la grandeur des nations comporte sa part de servitudes, que lui, qui est empêtré dans des problèmes inextricables, ne pourra pas affronter.