Le oui au non !

L´Union européenne, à tort ou à raison, représentait l´idéal d´intégration pour nous autres, notamment avec tous les déchirements du Maghreb et les divisions de la Ligue arabe. C´est un modèle de réussite, un exemple à suivre dans la manière de mettre en place un vaste ensemble économique régional, surtout que les Européens n´ont pas attelé la charrue avant les boeufs, y allant étape par étape, posant pierre après pierre. L´attraction qu´exerce cet ensemble est si forte, si irrésistible que des pays de plus en plus nombreux demandent à y entrer. De cinq au départ, le groupe est passé à six, puis à douze, puis à quinze, enfin à vingt-cinq. Et ne voilà-t-il pas qu´on annonce son élargissement à trente. Des pays comme le Maroc de Hassan II, situé sur la rive sud de la Méditerranée y ont fait leur candidature, et aujourd´hui, c´est la Turquie mi-européenne mi-asiatique, à cheval sur le Bosphore, qui frappe aux portes de Bruxelles. C´est vers l´Union européenne que se tournent des pays comme l´Ukraine, la Géorgie, la Roumanie, Chypre turque, voire la Kirghizie ou l´Ouzbékistan, dans un tropisme qui allait de soi, tout comme le tournesol tend sa corolle vers le soleil, toutes les fois qu´ils bravent l´oppression d´une dictature dont leurs peuples ne supportent plus le joug. C´est que l´UE, ce n´est pas seulement une réussite économique évidente, c´est aussi un modèle, un exemple à suivre en matière de démocratie, de bonne gouvernance, de tolérance, de défense des droits de l´homme, de sécurité régionale, de transparence dans la gestion des deniers publics, de lutte contre la corruption, de développement durable et de protection de l´environnement.
On ne l´a peut-être pas remarqué, mais les gens qui ont voté non en France disent en majorité qu´ils n´ont rien contre l´Europe, mais contre un texte qu´on leur proposait, et qui à leurs yeux ne va pas dans la bonne direction. Ils disent qu´ils veulent une autre Europe , plus sociale, plus proche de leurs préoccupations quotidiennes, avec moins de chômage et moins de précarité. Moins de marginalisation aussi. Au fond, à tous ceux qui considèrent que le NON est une gifle donnée à Chirac, on peut répondre que le président français a eu le génie de permettre un large débat au sein de la société française. Aujourd´hui, Chirac sait ce qui ne va pas.
On pourra tout dire, sauf que Chirac n´est pas un démocrate. Il a donné la parole aux Français pour dire leur malaise. Pour tous ceux qui ont suivi les débats dans les médias, il est clair que la campagne pour le référendum a été très franc, il est allé au fond des choses. Chirac aurait pu ne pas organiser cette consultation populaire et faire adopter le projet de Constitution par le Parlement, d´autant que tous les grands partis, qui détiennent la majorité, ont fait campagne pour le oui. De l´UMP au PS, en passant par l´UDF, c´eût été un jeu d´enfant, mais Chirac a pris le risque, et c´est salutaire. A cette étape cruciale de la construction de l´édifice de l´Europe, le non des Français vaut pour tous les Européens. Nous ne savons pas quel sera le vote des Hollandais, dans deux jours, mais il est sûr déjà que les états-majors et les institutions européennes se posent des questions et essaient de diagnostiquer le mal qui ronge l´ Europe. Bien sûr, le non est une sanction contre le Premier ministre Raffarin, qui doit nécessairement présenter la démission de son gouvernement. En France comme dans les autres pays européens, l´heure est maintenant au bilan et aux questionnements, à l´élaboration d´une autre politique sociale, plus conforme aux besoins et aux aspirations des populations. Les Allemands ont pour leur part infligé une lourde défaite au parti de Gerhard Schröeder, lors des dernières élections régionales. C´est la sonnette d´alarme.