Les deux Chirac

Dialogue entre deux observateurs des choses politiques, l´un pessimiste et l´autre optimiste. A la question de savoir si Jacques Chirac a été affaibli par le dernier référendum en France sur la Constitution européenne, le pessimiste n´hésite pas à répondre par l´affirmative. Alors que le second estime au contraire qu´il en sort grandi. Le premier argumente son point de vue en disant que Chirac a échoué dans les trois objectifs qu´il s´était fixés: accentuer les divisions du parti socialiste (entre François Hollande et Laurent Fabius, notamment), affaiblir la position de Nicolas Sarkozy, son éternel rival qui dirige l´UMP, parti présidentiel, et bien sûr se donner les chances de briguer un troisième mandat. L´optimiste, pour sa part, estime que Chirac a voulu organiser un débat intense sur l´avenir de l´Europe en impliquant les Français, pour que la construction européenne ne reste pas l´affaire des états-majors politiques et des institutions de Bruxelles. A cette étape de la construction de l´ensemble européen, il était bon de savoir quel était le sentiment des populations, car l´opinion des Français est certainement partagée par beaucoup d´Européens. Ce non obligera le personnel politique français et européen à réfléchir à une autre politique, parce qu´il apparaît bien que les Français ne sont pas frileux et chauvins et qu´ils sont pro-européens, mais qu´ils sont inquiets devant la montée du chômage. Des laboratoires de recherche, des centres d´études stratégiques, des clubs de réflexion, des sociologues, des économistes, des chefs d´entreprise et des syndicats vont sûrement essayer de décrypter le message qu´ont voulu envoyer les électeurs français. Car le mondialisme avance à un tel rythme que les populations ont l´impression de ne plus avoir leur mot à dire. Les discussions sur les quotas laitiers à Bruxelles et sur les normes européennes, ainsi que les délocalisations et la concurrence des pays émergents, étaient reléguées au second plan, alors que des questions plus politiques étaient posées.
Le pessimiste, qui n´était déjà pas emballé par l´idée européenne, pense que le non est un grain de sable, un cauchemar qui va faire passer des nuits noires à Chirac, Schröeder, Blair, Zapatero, car tous leurs scénarios tombent à l´eau. L´optimiste pense que l´UE, telle qu´elle existe, est déjà en soi une belle construction, et qu´il était bon que ses points faibles soient mis en exergue pour les corriger.
Mais surtout l´optimiste, qui est comme vous l´avez deviné un Maghrébin, dit bravo à Chirac, d´avoir eu le courage d´organiser un vrai débat sur une question aussi sensible, et ensuite de respecter le verdict des urnes. Ce non français est surtout une leçon de démocratie pour les pays maghrébins, dont les dirigeants sont engoncés dans des nationalismes étriqués, alors même que les Etats ont renoncé à leur rôle social et régulateur, mettant en branle des politiques de gestion au pifomètre. Ou tout au moins à courte vue.
Le référendum a été certainement la meilleure manière de prendre le pouls de l´opinion vis-à-vis d´une question aussi cruciale. Chirac a osé. Il l´a fait. Il a essayé de peser de tout son poids en faveur du oui. C´est le non qui l´a emporté. Si on est démocrate, on doit respecter ce choix. Il dit bien ce qu´il veut dire. Oui à l´Europe, non à ce texte de la Constitution, mais surtout les Français disent qu´ils veulent une Europe plus sociale. Ce n´est pas vraiment l´histoire du plombier polonais ou du maçon roumain qui a été au-devant de la scène, mais bien cette idée d´une Europe plus solidaire.
Bien sûr c´est leurs oignons, on ne dit pas le contraire, mais il y a une telle imbrication entre les pays qu´on ne peut rester insensibles à ces arguments d´autant plus que l´Algérie, et les autres pays du Maghreb aussi, a signé un accord d´association avec l´Union européenne, et que l´Europe reste notre principal partenaire.