L’exemple japonais

Les patrons japonais tombent la veste, cet été, pour donner l´exemple à leurs travailleurs. L´objet de cette mini-révolution vestimentaire: faire des économies d´énergie, vu que le costume-cravate, en vigueur, oblige à faire fonctionner la climatisation dans les bureaux, et cela pèse sur la facture d´électricité. Les travailleurs ont accueilli cette mesure avec beaucoup de plaisir. En revanche, les hommes politiques japonais n´ont pas compris l´utilité du changement vestimentaire, et on a vu les députés suer dans leurs deux-pièces en arpentant les travées du Parlement. Cela veut dire sans doute que les hommes d´affaires nippons ont une longueur d´avance sur leurs responsables politiques. Les Chinois n´ont pas besoin de prendre une telle résolution, vu que malgré le passage à l´économie de marché, ils s´accommodent très bien du col Mao. Toute la subtilité de l´empire du Milieu est là : on libéralise tout, sauf l´essentiel, à savoir la politique et le parti unique.
Revenons chez nous: l´Algérien répugne généralement à porter le costard, sauf pour ce qui est des hommes politiques. Ouyahia, engoncé dans son trois-pièces sombre, suait à grande eau ce lundi devant les sénateurs. Les ministres et autres officiels sont devant un dilemme en été: soit souffrir en silence, soit se mettre au vert. Ils préfèrent la première hypothèse qui leur permet de rester dans la course, alors qu´ils risquent l´oubli s´ils désertent trop longtemps le devant de la scène, à cause de la rude concurrence et des feuilletons politiques de l´été qui viennent pimenter les soirées aoûtiennes.
Il y a la cravate à tomber, mais il y a aussi la bretelle. Si c´est un accessoire très prisé outre Méditerranée, il est pratiquement inconnu en Algérie. Ici, on préfère la ceinture, généralement en cuir. Pour compenser ce manque, on construit des bretelles aux autoroutes, histoire de tailler des croupières aux embouteillages, - où l´énervement empêche de «remplir les bouteilles». A cause de l´effet de serre, les voitures roulant au ralenti dans les bouchons se transforment en étuve. En hammam. Bronzage et fonte de graisse garantis. Les campagnards préfèrent le burnous, qui, grâce à sa blancheur, protège à la fois du froid et de la chaleur, et que l´on garde sur soi hiver comme été. Dans d´autres régions, c´est plutôt la kachabia qui est à l´honneur, surtout pour affronter les gelées glaciales de janvier février, tout au long des Hauts-Plateaux, d´est en ouest du pays.
Pays de contrastes, l´Algérie vous invitera aussi à découvrir le costume des Touareg, si mystérieux dans leur tenue indigo. De Djanet à Tamanrasset, ils parcourent les grands espaces en se cachant le visage sous leur litham, une tradition qui se perd dans la nuit des temps. Les combattants touareg auraient-ils essuyé une défaite mémorable et depuis ce jour-là n´osent plus se montrer en public? C´est une leçon de grande dignité et d´humilité à la fois. Si les colons exploiteurs faisaient suer le burnous pour tirer le maximum de profit de la main-d´oeuvre indigène, il ne faut pas oublier que c´est ce même burnous qui fut aussi le symbole de la résistance et du combat pour la dignité. Au total, on peut dire que les vêtements ne sont pas innocents: un bleu de Shanghai convient mieux pour travailler à l´usine ou sur les quais, le blue-jeans pour garder les vaches dans le Far West, et le décolleté pour aller au bal.
La morale de cette histoire: les Japonais qui ont inventé la rigueur économique en la couplant avec le costume trois-pièces, vont maintenant, au nom de la même rigueur économique, devoir donner l´exemple en se mettant en bras de chemise.