Alger by night

Les dockers sont en colère. Et pour cause, le nouveau plan de circulation à Alger va les obliger à travailler de nuit. Mais ce n´est pas tant ce qui les dérange: ou on est docker ou on ne l´est pas! En revanche, ils disent que les conditions ne sont pas prêtes pour un tel changement d´horaire.
Les transporteurs publics de voyageurs non plus ne sont pas contents. La raison est tout autre: ils ont vu fleurir des sens interdits dans les axes qu´ils ont l´habitude d´emprunter. La ligne qui va de Dely Ibrahim à Cheraga, en passant par l´hôtel Emir, par exemple, a été subitement fermée à la circulation. La grogne des transporteurs était évidente, comme du reste celle des voyageurs, travailleurs, lycéens ou étudiants. Aux dernières nouvelles elle a été rouverte. La signalisation au niveau de la pénétrante qui relie l´hôpital de Kouba à Garidi en passant par la cité Jolie-Vue n´est respectée par aucun automobiliste, en attendant la réalisation de la double voie qui tarde décidément à arriver. Les premiers à réagir au nouveau plan de circulation furent les entreprises chargées de réaliser les fameuses trémies (tunnels) aux différents carrefours d´Alger, comme à Chevalley. Si on leur demande de travailler 24 heures sur 24, selon la formule trois-huit, il fallait bien quelques accommodements au nouveau plan pour ne pas les pénaliser. Plus que des retouches. Un lifting, s´il faut rester dans les délais fixés par Amar Ghoul et le gouvernement à la livraison des ouvrages d´art. Mais il n´y a pas qu´eux. Il y a tous les chantiers de construction qui sont quasiment à l´arrêt. Déjà pénalisés par la pénurie subite de sable, ces différents chantiers, ceux relevant de l´Aadl, du logement participatif, ou bien des privés, crient au complot. L´interdiction de rouler de jour va certainement entraîner d´autres retards et induire d´autres difficultés.
Ces nouvelles mesures prises au niveau de la wilaya d´Alger sont une sorte d´électrochoc. C´est comme l´obligation d´attacher la ceinture de sécurité. Il fallait quelques jours aux gens pour s´y faire. Idem pour le travail de nuit. On commence à s´organiser à tous les niveaux; ports, chantiers de construction, travaux publics, approvisionnement des commerçants. Une chose est sûre; le couvre-feu imposé durant plus d´une décennie aux Algériens a créé des réflexes de survie chez beaucoup de gens. La nuit est devenue le territoire des gens interlopes, où règnent la peur, les agressions, le vol, et d´autres maux sociaux comme la prostitution et la drogue. Beaucoup profitent de l´obscurité pour s´adonner à toutes sortes de vices. Et pourtant question fluidité du trafic, on voit qu´il y a une nette amélioration. On reste moins longtemps dans les bouchons. Il est certain que l´achèvement de la trémie de Chevalley améliorera encore plus les choses. Assurément, vive la nuit! Si l´Algérien se libère de ses peurs et de ses angoisses, il pourra peut-être trouver son rythme nocturne. S´il y a des transporteurs qui roulent la nuit en arpentant les rues de la capitale, s´il y a des dockers qui se rendent dans les môles pour décharger des bateaux, cela amènera sûrement les cafés, les restaurants et les autres commerces à ouvrir les portes. Une nouvelle dynamique se mettra d´elle-même en place. Les transporteurs posent le problème de la sécurité. Il serait donc temps de se pencher sur cet aspect. On doit le dire, le couvre-feu instauré en 1992, a eu un effet très négatif sur l´activité commerciale. Sa levée n´a pas eu l´effet inverse, puisque l´insécurité entre-temps s´était durablement installée. L´Algérien n´aime-t-il pas vivre la nuit? L´exemple du mois de Ramadan est là pour prouver le contraire. Il est à méditer. Les gens sortent, rendent visite aux amis et à la famille. Les rues sont animées. Les magasins et les cafés restent ouverts. A l´approche de l´Aïd, on va dans certains quartiers pour faire ses emplettes. Lorsque le Ramadan tombe en été, les terrasses des salons de thé sont prises d´assaut par les jeûneurs qui viennent déguster une glace, ou une boisson fraîche. Il y a même des spectacles en plein air ou dans des salles fermées. Pourquoi ce qui est possible durant le Ramadan ne peut-il pas l´être le reste de l´année. Depuis 1962, l´Algérie est entrée petit à petit dans la torpeur, et s´est installée dans un climat de doute, de peur, d´insécurité. On s´enferme. On a peur du prochain, du voisin, on se méfie de tout le monde. On met des barreaux aux fenêtres et on se calfeutre dès la nuit tombée.