L’albatros

Bouleversante image de l´ex-otage irakien libéré en même temps que Florence Aubenas, dont il était le guide. Vêtu d´une abaya blanche, le regard hagard, il fut accueilli en héros en descendant de la voiture de l´ambassade de France. Tout le contraste est là : la journaliste de Libération était accueillie par le président Chirac, lui-même, sur le tarmac de l´aéroport. Toute la France officielle, avec son gouvernement, ses services, son personnel, ses moyens de puissance mondiale, s´était mobilisée pour libérer une journaliste qui était nos yeux et nos oreilles en Irak, et qui mérite toute l´admiration non seulement des confrères, - c´est normal -, mais du monde entier. En revanche, aucun officiel irakien n´était là pour saluer le retour de son guide irakien. Il est revenu parmi les siens dans une ambiance de fête, où se mêlent les larmes et la liesse. Sa femme a pleuré et lui a dit: «Tu restes à la maison. Je veux bien te voir devant moi le plus longtemps possible.» Puis elle a ajouté: «Je t´empêche de sortir de la maison» et Hussein de conclure: «Elle a le droit. Cela fait cinq mois qu´on ne s´est pas vus. Elle a le droit!»
Le nom même de Hussein Hanoun Saâda est tout un programme. Il signifie, texto: ce qu´il y a de mieux dans la tendresse et le bonheur. Lui, le pilote de chasse, il est le perdant d´une guerre qu´il n´a pas engagée. Une guerre qui le dépasse. Il est la victime d´une mondialisation qui avance comme un rouleau compresseur, dans laquelle Saddam Hussein, empêtré dans ses rêves de grandeur, ne voulait voir qu´un remake d´un film remontant au Moyen Age, le combat de Salaheddine contre les croisés. Mais les croisades, c´est du passé. Une autre page de l´histoire est en train de s´écrire sous nos yeux.
Hussein Saâda est comme l´Albatros de Baudelaire. Lui le seigneur du ciel, qui volait au-dessus des nuages, a été obligé de se reconvertir en guide, en fixeur pour les médias étrangers, venus faire leur travail de reporter à Bagdad et dans d´autres localités irakiennes.
L´ancien colonel, pour gagner la croûte de ses enfants, après une défaite dont il n´est pas responsable, est donc devenu un ange gardien, un fixeur, un mot qui vient de l´anglais «fixer»: guide, interprète, chauffeur, éclaireur. Ce n´est pas un porteur de valises, un portefaix, mais si les journalistes, ces reporters de guerre, sont nos yeux et nos oreilles, lui est les yeux et les oreilles des journalistes. Sans lui, ils ne pourraient pas faire grand-chose. Les journalistes de Libération dont il était le fixeur reconnaissent son rôle de premier plan, du fait de sa connaissance du terrain, de son carnet d´adresses, de ses conseils de prudence, de sa façon de vérifier et de recouper les informations. Aux commandes de son avion, il a combattu les Iraniens pendant quatre ans, ce qui lui a valu une médaille, plusieurs cicatrices et le grade de colonel. Né en 1960, c´est en France qu´il a été formé, dans le cadre de la coopération militaire franco-irakienne, ayant gardé de son séjour dans l´Hexagone un français à l´accent rocailleux.
Hanoun est le symbole d´un Irak déchiré, un pays éprouvé par plusieurs guerres depuis les années 80 : guerre irako-iranienne, invasion du Koweït, première guerre du Golfe, Tempête du désert, et puis deuxième guerre du Golfe, qui a vu la chute de Saddam Hussein.
Hanoun, qui est issu d´une famille dans laquelle sont mélangés chiites et sunnites, est la victime expiatoire et toute désignée d´un conflit qui a des odeurs de pétrole et de lutte pour le leadership mondial, en même temps que la victime de luttes fratricides dignes hélas, des pays arabes et musulmans, dans lesquels les tribus, les ethnies, les minorités, n´ont pas réglé leurs problèmes identitaires.