Le laïc et les ayatollahs

Après la présidentielle iranienne, la mairie est en passe de devenir la voie royale pour accéder à la magistrature suprême, le chemin le plus court en tout cas. Jacques Chirac, maire de Paris, en sait quelque chose, quoiqu´il dût patienter pendant un bout de temps, avant de rejoindre l´Elysée. Sur sa route, il y eut Giscard d´Estaing, puis François Mitterrand. Mais il ne fut pas dépaysé, vu que les militants du RPR lui donnaient déjà du «Monsieur le président!». Il était en effet président du parti gaulliste. Imaginez un peu que le maire d´Alger brigue le fauteuil de président de la République. Il ne sera pas dépaysé, car on l´appelle déjà Monsieur le président ... d´APC. C´est encore plus emphatique lorsque c´est dit en arabe: Sidi Raïs! Mais à Alger, c´est la wilaya qui met le pied à l´étrier pour devenir plutôt ministre. Les walis d´Alger sont en effet généralement pressentis pour entrer au gouvernement, tout comme le rectorat de l´université d´Alger est une antichambre pour le portefeuille de l´enseignement supérieur. Aux Etats-Unis, on est d´abord sénateur ou gouverneur avant de postuler à la Maison-Blanche.
Le plus curieux dans l´élection de Ahmedinejad, c´est qu´il était inconnu du grand public il y a encore trois ans, avant de devenir maire de Téhéran, et qu´il a grillé la politesse à un l´ancien président de la République, Hachemi Rafsandjani. Les commentateurs présentent ce dernier comme un modéré, et l´heureux élu comme un ultraconservateur. Il y a là des subtilités qui nous échappent.
Mis à part le nucléaire, - question dans laquelle il y a encore des subtilités qui nous échappent, la stratégie militaire étant un art à part -, on ne voit pas très bien en quoi Rafsandjani est plus libéral ou plus démocrate que son rival. S´agit-il d´épiloguer sur la longueur du tchador, la manière de porter le foulard en laissant apparaître une mèche de cheveux, ou de taquiner le démon par un petit maquillage discret?
Deux faits saillants ressortent de son CV. D´abord, le nouveau président est un ancien des forces spéciales de l´armée idéologique prêchant un strict respect des valeurs islamiques ainsi qu´un anti-occidentalisme virulent. Ensuite, il a développé au cours de la campagne un discours populiste qui a été payant, Rafsandjani étant peut-être le candidat de la bourgeoisie comprador et des milieux affairistes. N´a-t-il pas déclaré dès son élection: «Je suis très fier que les gens m´aient témoigné leur gentillesse et leur confiance. Au-dessus de cela il y a l´honneur de rendre service, que ce soit comme maire, comme président ou comme balayeur des rues.»
Une chose est sûre, ce sont les électeurs qui choisissent un candidat, et non pas les commentateurs politiques des pays étrangers. Si on avait suivi les médias européens, c´est Kerry qui aurait dû être élu à la place de George Bush, le oui l´aurait emporté au référendum sur la Constitution européenne en France et en Hollande. Autre chose: pour la première fois depuis Bani Sadr, un non-religieux est considéré au pays des ayattollahs comme un laïc, une autre subtilité qui nous échappe dans une élection décidément hors du commun.
Ahmedinejad fera-t-il comme Lula du Brésil ou Tony Blair de Grande-Bretagne? Le syndicaliste du parti des travailleurs a fait une politique libérale, et le chef du Labour aussi. Quelle politique le nouveau président iranien nous sortira-t-il de son chapeau, lui qui ne porte pas le turban?
On sait déjà que ni Khatami, présenté comme le chef des réformistes, ni son prédécesseur «modéré» Rafsandjani ne sont arrivés à infléchir la ligne dure tracée par Khomeyni. Et si Ahmedinejad y parvenait lui, à force d´accentuer les contradictions du système? Ce ne serait pas une surprise, de la part d´un «laïc»!