Bedjaoui le pompier

L´arrivée de Mohamed Bedjaoui à la tête de la diplomatie algérienne a coïncidé, avant même le lancement de la saison estivale, avec plusieurs départs de feu. De nombreux foyers, sinon de tension, du moins d´incompréhension, ont été allumés presque simultanément sur plusieurs fronts. Avec la France, c´est la question de «l´oeuvre positive» de la colonisation qui a été le détonateur et avec le Maroc, c´est celle de l´autodétermination du Sahara occidental. Notamment! Car la liste pourrait ne pas s´arrêter là! Si on s´écoutait, hein? on pourrait vider son carquois pour mieux le recharger ! On pourrait alors se brouiller avec le monde entier. Longtemps isolée sur la scène internationale, l´Algérie a dû ramer ces dernières années, jouant du coude et de l´avion ... présidentiel pour reprendre la place qui est la sienne. Avec la France, ancienne puissance coloniale, on s´acheminait doucement mais sûrement vers la signature d´un traité d´amitié qualifié d´historique. Chirac était venu plus d´une fois en Algérie, pour se payer des bains de foule chaleureux à Bab El-Oued et Oran. Bouteflika faisait escale à Paris, entre deux destinations, pour distribuer des bousboussates et convaincre ses interlocuteurs que l´Algérie est enfin devenue un pays comme les autres, une contrée où il fait bon vivre, soit pour faire des affaires, soit pour jouer au touriste, c´est-à-dire pour s´y promener en dépensant ses euros dans des sites touristiques réels et dans des hôtels trois étoiles sur ... plan. C´est tout le charme de l´Algérie réelle et de l´Algérie virtuelle. Un pays en devenir et en projet. Une société ... en formation! Patatras avec la France! La reconversion de la dette tarde à se concrétiser, Chirac est empêtré dans le non au référendum sur l´Europe, le parlement français brouille les pistes et l´OAS, - encore un revenant -, s´apprête à faire péter, avec ses pains de plastic et ses stèles qui tombent comme un cheveu sur la soupe, les fondements du traité d´amitié. Avec le Maroc, après des années de mésentente, de visa bilatéral et de frontière fermée, le cours des choses s´acheminait vers la normalisation. La présence à Alger de Mohammed VI au sommet de la Ligue arabe a été appréciée à sa juste valeur. On n´attendait plus que la visite à Alger de Driss Jettou et à Rabat d´Ahmed Ouyahia pour sceller une fraternité enfin retrouvée et faire de l´axe Alger-Rabat le pivot central de la construction de l´Union du Maghreb arabe. Et puis paf ! Tous ces projets d´amitié et d´unité s´écroulent comme des châteaux de cartes et le ministre des Affaires étrangères est mis devant le fait accompli. Lui, le diplomate qui a fait presque toute sa carrière au sein des institutions internationales et qui a bâti sa réputation sur sa connaissance du droit, il a l´impression qu´on lui a fait un enfant dans le dos. Alors face à ce feu qui menace de toutes parts, le juriste va jouer au sapeur-pompier. A la place du complet-veston, il va enfiler un casque, un uniforme, des gants, il s´empare de son échelle de sauveur et de ses tuyaux et le voilà qui entonne sa trompe: «La diplomatie du five o´clock tea et des petits fours est révolue», décrète-t-il tout de go. Priorité des priorités: éteindre le feu qui couve sous la cendre ! avec le Maroc d´abord, avec qui la polémique ne fait qu´enfler. «L´Algérie, peuple et gouvernement, ne nourrit que des sentiments de fraternel respect pour le Maroc!». Avec la France, il précise que la décision du parlement est une question franco-française et que le traité d´amitié sera bel et bien signé. Plus que ça: sur un ton martial et wagnérien, il annonce une modernisation au pas de charge (ce sont ses propres mots) de la diplomatie, la création d´un centre d´analyse et de prospective et le recours aux technologies nouvelles sécurisées. Plus explicite, il conseillera aux cadres diplomatiques de transmettre à l´étranger le «message d´un peuple réconcilié avec lui-même».