Equation à une inconnue

Avant d´aller en congé, le gouvernement présidé par Ahmed Ouyahia planche sur une équation fort simple, puisque c´est une équation à une inconnue. La question qui se pose à lui est la suivante: comment rendre la vie impossible aux jeunes Algériens?
Il a trouvé deux réponses à cette question. La première consiste à gonfler démesurément le taux d´échec au bac, en visant le Guinness des records. Cela rappelle cet Oscar décerné à Hollywood aux plus mauvais films, aux navets les plus caves. Le gouvernement algérien aussi ne se demande pas comment faire mieux que les autres, mais bien comment faire plus mauvais que les autres. Comment avoir l´école la moins performante, celle qui garantit des échecs. Comment produire des ratés avec des lycéens qui ne sont pas plus bêtes que les autres, qui travaillent, sont intelligents, éveillés, bûchent tous les jours jusqu´à minuit et sont sur pied à 6 heures du mat?
L´autre équation sur laquelle a planché le gouvernement algérien est tout aussi simple, tout en considérant qu´elle est d´une extrême urgence. Cette fois, il s´est agi pour lui de transformer les villes algériennes en villes mortes dès la tombée de la nuit. Dans sa ligne de mire, ce bijou de technologie qu´est Internet, et bien sûr cet antre qui lui sert d´abri: le cybercafé. Toute affaire cessante, Ouyahia a d´abord réuni un conseil de gouvernement consacré à la question, et puis il a pondu son décret.
On avait pourtant pensé à un certain moment que la décision du wali d´Alger d´établir un nouveau plan de circulation pour Alger, avec interdiction des poids lourds au cours de la journée dans certaines artères, allait produire un effet boule de neige sur la vie nocturne à Alger. On avait espéré par exemple que les routiers et les dockers, qui sont des couche-tard de par le métier qu´ils pratiquent allaient amener les cafés, les restaurants et pourquoi pas les autres commerces et notamment les cybercafés à rester ouverts toute la nuit, de sorte que la nuit ne soit plus le royaume des voyous, des brigands, des proxénètes, de tous les gars interlopes, mais un nomment de détente pour les jeunes et les gens normaux, y compris les marginaux qui, quelque part, affectionnent le calme et la solitude de la nuit. Déjà que les salles de cinéma sont dans un état déplorable, que le théâtre n´existe plus à Alger, qu´il n´y pas de salle de spectacle dans une capitale qui est censée être la capitale des... révolutionnaires, voilà qu´une décision arbitraire ferme les quelques rares espaces de liberté qu´on peut y trouver.
On se rappelle que le couvre-feu instauré de façon intempestive en 1992 dès 22 heures avait obligé les jeunes, qui aiment pourtant veiller le soir en écoutant du chaâbi, à rester cloîtrés entre quatre murs dans des appartements exigus. La levée du couvre-feu a laissé entrevoir une lueur d´espoir, un retour à la vie normale, et voilà qu´on remet cela. Rebelote dans la bêtise. C´est comme si on poussait à l´exil et au départ forcé des milliers d´Algériens, dont le visa pour ailleurs est perçu comme une bouée de sauvetage.
C´est d´autant plus incompréhensible qu´on avait applaudi toutes les fois que le gouvernement Ouyahia avait tenté de casser les barrières qui briment de l´expression, de briser les tabous et les interdits, dans tous les domaines, or ne voilà-t-il pas qu´il remplace les tabous par les tabous, qu´il érige des barrières, multiplie à sa manière les interdits. Les effets de la mesure prise par le gouvernement auront des implications incalculables, dans tous les domaines: les loisirs, la recherche, l´emploi, ou la qualité de la vie tout simplement.