Un mort-né illégitime?

Djaballah peut désormais se frotter les mains, bomber son torse, lisser sa barbe et sa moustache, incliner de côté son tarbouche. Bien avant le juge, c´est le ministre de l´Intérieur en personne qui lui donne raison et qui invalide du coup le congrès des redresseurs d´El Islah. Djaballah lui-même n´a pas eu de mots assez durs pour qualifier le congrès de ses contestataires: «C´est un mort-né illégitime!» a-t-il déclaré. Illégitime, parce que le congrès n´a pas été organisé par les deux tiers du madjliss echoura, et mort-né, parce qu´il ne pourra pas activer dans la légalité. Le coup de massue a été donné par Noureddine Yazid Zerhouni, qui, pour la circonstance, a mis le costume de la légalité pour réfuter les arguties juridiques avancées par les redresseurs. «Ce ne sont que des infidèles», a pour sa part clamé Djaballah, en parlant de ses détracteurs.
C´est toujours le lexique religieux qui reste d´actualité dans les allées d´El Islah. Infidèles en politique, et infidèles en religion. Des apostats, des mécréants, des blasphémateurs. Ce sont un peu les mêmes arguments qui avaient été avancés en son temps par la direction de l´ex-FIS pour récuser l´existence des autres partis islamiques, en les accusant de faire dans la «fitna». L´autre argument juridique mis en avant par Zerhouni est celui de ... détournement de réunion: «L´autorisation, remise à la demande d´El Islah par le ministère de l´Intérieur était pour la tenue du conseil du madjliss echoura, et non pas pour une autre activité.» Et pan sur le bec!
La ficelle est un peu grosse, bien sûr. Tout le monde savait depuis des mois que les redresseurs voulaient dégommer Djaballah. Ils le criaient sur tous les toits, et c´était écrit dans tous les journaux, et voilà que M.Zerhouni, comme à son habitude, joue les naïfs. «Non, je n´étais pas au courant. Je jure devant Dieu qu´ils m´ont trompé. Je ne recommencerai plus.» On avait eu les mêmes comédies avec le mouvement de redressement du FLN et toutes les histoires de la justice de nuit.
Bon, on ne va pas revenir en arrière. Seulement, le gouvernement, le ministère de l´Intérieur et tous les appareils idéologiques et répressifs d´Etat ont tout l´air d´avoir fait marche arrière dans le coup d´Etat interne d´El Islah. Après tout, se sont-ils dit, pourquoi se priver d´une opposition molle comme celle de Djaballah? Déjà que la scène politique est devenue trop béni-oui-oui, que le FFS ne mène plus qu´un combat d´arrière-garde pour conserver des APC rachitiques, que le RCD est devenu aphone à force de cogiter la réplique à donner pour se remettre sur selle, il ne restait plus comme voix discordante que Louisa Hanoune et Abdallah Djaballah, et vous voulez qu´on lui coupe le sifflet?
Le putsch contre Djaballah s´apparentait dans ces conditions à une dérive politicienne de bas étage, fomentée par des amateurs et des apprentis sorciers. Qui plus est, c´est une atteinte grave aux libertés publiques, du même ordre que celle qui vise à restreindre la liberté d´expression ou la désignation des responsables par le suffrage universel. Là est la vraie fitna. Une fitna rendue possible par la culture du complot et par le climat délétère général.
Etre ou ne pas être d´accord avec Djaballah importe peu. Ce qui importe, c´est de lui permettre d´exprimer en toute liberté sa différence et ses opinions. D´autant plus que les idées de Djaballah, tout le monde les connaît. Il ne s´en cache pas, il les étale tous les jours dans les colonnes des journaux et dans les meetings qu´il anime.
Libre à ses adversaires politiques de les combattre avec des arguments qu´ils estiment valables, en toute légalité. Et ce sont les électeurs qui trancheront.