A qui de droit

Devant le parterre de journalistes, le directeur général de la Sûreté nationale, M.Ali Tounsi, a mis les petits plats dans les grands, et il a sorti pour eux le grand jeu. Outre le phénomène du banditisme auquel s´adonnent les repentis, M.Tounsi lève aussi deux autres lièvres: Primo: «Nos services avaient prévu, deux années avant leur éclatement, les événements de Kabylie. ... Le travail de renseignement que nos services font quotidiennement nous a permis de conclure que quelque chose allait se produire dans cette région du pays.» Deusio: «Les mosquées sont sous surveillance permanente et tous ceux qui activent dans les alentours de ces lieux de culte (vente de livres coraniques, etc.) ne constituent pas un danger, sauf qu´il faut trouver des moyens appropriés pour les éloigner de ces pratiques.» Au-delà du sentiment admiratif que tout Algérien doit ressentir en écoutant ou en lisant cela sur l´efficacité de nos services de sécurité en général, et de renseignement en particulier, on aimerait tout de même, sans esprit de contradiction et sans velléité de polémique aucune, poser une question à M.Tounsi: «Puisqu´on le savait, pourquoi n´a-t-on rien fait pour prévenir ces événements?» Mettons un peu de côté le Printemps noir et tous les dépassements auxquels il a donné lieu, les nombreuses victimes, les incompréhensions, l´isolement de toute une région pendant près de deux ans, et allons plus loin dans les questions. Par exemple, pourquoi est-ce que tous les renseignements recueillis par les services de sécurité au cours des années 80 n´ont pas permis d´éviter à l´Algérie de vivre une décennie de sang et de destruction, une décennie de deuil? N´est-ce pas qu´à un certain niveau de la chaîne de commandement, quelque chose a fait couac?
Si les services de sécurité, si l´armée dans son ensemble a fait son travail comme il se doit, c´est que le volet politique a fait défaut. Les informations récoltées par les services de sécurité, dont on ne doute pas de la véracité ni de la réalité, n´ont pas reçu le traitement politique approprié. Et c´est là que le bât blesse! Le hiatus! Bien sûr il y a lieu de distinguer entre deux choses, la lutte contre la délinquance, et le traitement de questions politiques comme celles de la Kabylie et de l´islamisme. Le problème justement vient de l´amalgame qui peut être fait entre les deux questions . On ne nous fera jamais admettre que Belaïd Abrika est un bandit des grands chemins. Il est porteur d´une revendication politique et identitaire qui transcende le lieu et le temps, voire qui n´est peut-être pas l´affaire d´une seule génération. Autour de cette revendication viennent se greffer d´autres problèmes, notamment le chômage endémique qui touche des milliers de jeunes en Kabylie et dans d´autres régions du pays, ou l´aspiration à la démocratie.
L´Algérie a gardé des années de plomb du parti unique cette propension à faire l´amalgame entre la délinquance et le militantisme politique, à considérer les intellectuels, les syndicalistes, les militants politiques comme des gangsters ou des brigands, à traiter les deux catégories sur un pied d´égalité. Pourtant, il est si simple de respecter le profil de chacun.
A contrario, nous avons maintenant des repentis qui versent dans le banditisme. Les commissions de probation ont-elles fait leur travail comme il se doit pour faire en sorte que celui qui a tué, volé, racketté, détruit, ne soit pas lâché dans la nature avec perte et profit? Avec perte pour la société et profit pour lui!
Ce qu´on peut donc retenir de la leçon de M.Tounsi, c´est que les services de sécurité font bien leur boulot, mais en parallèle, d´autres structures ou institutions ne font pas le leur. Les services font leur travail de collecte et envoient leur rapport à qui de droit. Le tout était de savoir si on pouvait transposer le techniquement parfait avec le politiquement correct.