Les lignes rouges du 87 bis

Le 87 bis n´est même pas un article comme les autres, un article normal comme disent les ados d´Alger. Mais celui qui se présente comme la répétition de ce qui existe déjà n´en est pas une, une sorte de frère ou de demi-frère de son précédent, ou un clone, un sosie. Non, il n´a rien de toutes ces petites choses qui auraient pu lui donner un air de famille, dans le regard, la forme du nez, dans la démarche, le maintien, le port de tête, le tour de taille, la couleur des cheveux. Rien, absolument rien. C´est peut-être un gnome, un avatar, une copie non conforme, quelque chose de tout à fait dénaturé.
A côté des non-ressemblances physiques, le 87 bis est différent du 87 tout court dans ses missions. Il ne vient pas du tout compléter le 87, mais bien pour rogner sur ses effets, lui tracer des limites à ne pas dépasser, les fameuses lignes rouges qu´affectionnent si bien nos décideurs. Le 87 bis donne un coup de Jarnac au 87, il lui fait un enfant dans le dos, en essayant de l´encadrer, de le remettre à sa place, de lui rabaisser le caquet.
Ainsi, si le 87 comporte une proposition d´augmentation des salaires à partir du relèvement du salaire national minimum garanti, comme cela se passe dans la plupart des pays du monde, le 87 bis lui dit non. Pas question. On relève le Smig mais cela n´aura aucun impact sur la grille des salaires. En d´autres termes, et pour être plus explicite, le 87 bis vient tout bonnement récupérer d´une main gauche ce que le 87 donne de la main droite, ou vice versa.
Si l´article 87 bis faisait partie de la famille des plantigrades, on aurait pu dire de lui qu´il est un ours mal léché, celui que sa maman a rejeté, négligé, délaissé, et qui sort les griffes, montre les dents, se roule dans la poussière, dénude l´écorce des arbres, arrache les herbes et les fleurs, se bat contre les abeilles pour leur voler leur miel, grogne et gémit et se comporte en tout point comme l´ennemi du monde entier, au contraire de son frère qui aurait obtenu les caresses maternelles, sa tendresse, son éducation.
Si l´action gouvernementale était un cours de physique, on pourrait dire que l´article 87 bis se comporte en écrou de mouvement, cet écrou qui a la caractéristique de transformer un mouvement circulaire en mouvement rectiligne. Oui, c´est ça, l´article 87 bis est l´empêcheur de tourner en rond. Au grand bonheur de Ahmed Ouyahia qui trouve là un moyen de narguer les travailleurs en n´accordant aucune augmentation de salaire réelle, tout en faisant croire le contraire, et de taquiner les confédérations patronales, en agitant devant leurs yeux la suppression de l´article 87 bis. Comme quoi, Ouyahia gagne sur les deux tableaux. Dans tous les cas de figure, et quel que soit son interlocuteur, il joue à qui perd gagne. Situation enviable s´il en est.
Il fallait en effet suivre la prestation de Ahmed Ouyahia jeudi à la télévision pour s´apercevoir que nous n´avons pas un chef de gouvernement, mais un gosier, un parleur, une voix monocorde qui n´exprime aucune émotion, La froideur personnifiée. L´article 87 bis a été inventé spécialement pour lui, et c´est une barrière entre lui et ces tenants de la bipartite, de la tripartite, de tous ces patrons et syndicalistes qui veulent que les choses bougent, alors que lui c´est le champion toutes catégories de l´immobilisme. «Tout ce que les médias ont écrit sur un accord portant sur une augmentation de salaire est faux, a-t-il dit, nous n´avons pris aucune décision en ce sens. Les commissions sont en train de travailler». Parce que pour tailler un beau costume à l´article 87 bis, on lui a aussi concocté une commission, qui siège toujours, et qui n´a pas encore présenté son rapport. Lorsqu´elle le fera, on tiendra des réunions et des rencontres bilatérales, trilatérales, pour évaluer son travail et voir s´il ne serait pas possible de rédiger un article 87 tris, qui viendra encadrer, limiter les effets des largesses accordées enfin par l´article 87 bis. Et ça n´en finit pas.