Un bouillon de culture

Un duel à mort entre deux bretteurs: M.Corruption contre M.Propre. Combat inégal. Car comme d´habitude, M.Propre est seul. Drapé dans sa naïveté, il est empêtré dans les problèmes de la vie quotidienne. Son seul souci: gagner honnêtement le pain de ses enfants.Tous les matins, il refait les mêmes gestes: se lever, prendre le bus, émarger et rejoindre sa place dans l´atelier. Le soir, il rentre éreinté à la maison. Et lorsqu´il peut enfin s´affaisser sur son lit, il dort d´un sommeil de plomb. Demain matin à l´aube, il devra encore se lever et refaire les mêmes gestes que la veille.
M.Corruption n´est jamais seul. C´est tout un réseau. En compagnie de ses acolytes, il a tissé sa toile. Il y a d´abord le corrupteur, ensuite le corrompu, et tous les comparses et toutes les interfaces et tous les intermédiaires qui prélèvent leur dîme. Leur bakchich. Leur tchippa.
Tous ces prélèvements ont un coût, et c´est M. Propre qui le paie. A la sueur de son front. En privant ses enfants parfois des choses élémentaires, pour n´acheter que l´essentiel. Le pain, la semoule, ne se permettant la viande ou un fruit qu´une fois par hasard. Quand il le faut, à l´occasion, pour honorer des invités.
M.Propre est seul, livré aux griffes de tous ces aigrefins et requins. Il est seul mais ils sont des milliers comme lui, à faire vivre leurs enfants à la sueur de leur front, pour enrichir tous ces suceurs de sang que sont les MM.Corruption.
Comment un homme seul pourra-t-il lutter contre un réseau, une armée d´escrocs, si l´Etat avec ses lois, ses policiers, ses tribunaux, ses institutions ne vient pas à son secours? On nous réplique que les lois existent, que la police et les tribunaux font leur boulot, mais la corruption ne cesse de se répandre comme une épidémie, un virus, une bactérie, un microbe qui prolifère et croît et se renforce et fait son nid dans toute niche qu´il trouve sur son chemin. La force du virus vient de cette capacité de prolifération et d´adaptation dont il fait preuve en toute circonstance.
La corruption existe dans tous les pays, mais en Algérie, elle fait des ravages. Depuis l´indépendance, elle s´est développée comme dans un bouillon de culture.Toutes les conditions favorables étaient réunies pour que ce phénomène vive et continue de vivre ses plus beaux jours. Alors que les simples citoyens souffrent le martyre pour joindre les deux bouts, les MM.Corruption roulent sur l´or et construisent des fortunes colossales, au vu et au su de tous. Ils en font un sujet de fierté. Exhibition et tape-à-l´oeil et m´as-tu vu?
Lorsque les responsables à tous les niveaux affirment sans sourciller que notre dispositif réglementaire est conforme aux lois internationales, on veut bien les croire, mais on aimerait que cela ne reste pas au niveau des textes. Seul Mohamed Boudiaf avait commencé une lutte sans merci contre la corruption. Mais il a été assassiné. Aujourd´hui, le gouvernement promet d´assurer la transparence dans l´affectation et l´utilisation des ressources financières mobilisées dans le cadre du plan de relance économique de 55 milliards de dollars, on veut bien le croire aussi, mais on lui dit ceci : c´est au pied du mur qu´on reconnaît le maçon. On verra dans cinq ans, à l´heure des bilans, si le PRE aura profité à la majorité des Algériens en termes d´emplois créés, de logements construits, d´infrastructures mises en place, de PPM-PMI constituées, ou s´il n´aura fait qu´enrichir la faune des corrompus et des corrupteurs qui forment une chaîne si solidaire entre eux que rien ne parvient à la briser. Dans cette lutte entre M.Propre et M.Corruption, est ce que ce sera toujours le combat du pot de fer contre le pot de terre?