Le centre et la périphérie

Les élections partielles en Kabylie nous invitent à engager une réflexion pour une bonne régionalisation, non pas comme prétexte à un séparatisme de mauvais aloi, mais plutôt pour une meilleure gestion de la chose publique et des ressources locales, ainsi que pour la garantie d´une meilleure protection des libertés publiques. Plusieurs arguments militent en faveur d´une telle réflexion: d´abord les émeutes populaires qui ne cessent, en toute saison, de provoquer des heurts entre les jeunes et les forces de l´ordre, en différents endroits du territoire algérien, ensuite la mauvaise implantation des unités industrielles, et enfin les lourdeurs administratives induites par une trop forte centralisation.
L´Algérie a hérité de la France cet Etat jacobin qui ignore les particularismes locaux en lui enlevant ce que le système français avait de mieux : son efficacité, et sa rationalité, car sur cet Etat jacobin, l´Algérie, dès la fin des années soixante, a greffé la planification à la soviétique qui a renforcé le caractère centralisateur, en étouffant tout esprit d´initiative, tout en confiant les affaires de la cité à des armées de fonctionnaires pléthoriques, budgétivores, paperassiers, doublés d´un esprit régionaliste et clanique qui ont surdimensionné des projets en certains endroits, pour laisser d´autres parties du territoire en jachère, porté de graves atteintes à l´environnement, rogné les meilleures terres agricoles, aggravé le déséquilibre régional, et aliéné, pour des générations, les bases du développement durable. Pour coiffer le tout, on a institué l´esprit du monopole, qui a tué la saine concurrence, facteur de compétitivité, et cultivé la mentalité d´assistés, qui perdure encore de nos jours.
L´Algérie, qu´on le veuille ou non, avec plus de deux millions de kilomètres carrés, est un continent à elle toute seule. Rien que le territoire de la wilaya de Tamenrasset est plus grand que plusieurs pays d´Afrique et même d´Europe. Qu´est-ce que la Suisse à côté, ou le Luxembourg, ou les Pays-Bas? Les douaniers disent toujours qu´il est très difficile de garder des frontières aussi immenses, d´où l´importance de la contrebande et de l´immigration clandestine avec tous nos voisins maghrébins ou subsahariens.
La géographie et le relief du pays eux-même ont délimité le tracé de plusieurs régions, offrant l´opportunité de réfléchir à une redéfinition des structures administratives décentralisées, avec des parlements locaux dotés de larges prérogatives, comme cela se passe dans des pays comme l´Allemagne, la Suisse, sans remettre en cause l´unité nationale ni l´intégrité territoriale du pays, pour lesquelles la guerre de Libération nationale a été prolongée d´au moins trois ans. Donc il serait malvenu de brader une unité chèrement acquise dans la lutte sur le colonialisme, mais cela n´empêche pas de songer à mettre en place de meilleures structures et d´engager le pays sur la voie d´une gestion rationnelle et décentralisée des ressources.
Certes, c´est surtout en Kabylie que les problèmes démocratiques se sont posés, mais on voit au jour le jour que l´esprit frondeur anime toutes les régions d´Algérie. L´émeute en est le révélateur le plus voyant. Si on en arrive à cette extrémité, c´est que le pays n´a pas encore trouvé les meilleurs canaux de communication entre la base et le sommet, et l´éloignement géographique du centre de la périphérie aggrave cette impression.