De "la barbarie des Arabes"à "l'arrogance de l'Occident"

Pour les uns, l'exemple de l'Irak démontre que le Monde arabe est imperméable à la démocratie; pour les autres, le même exemple dévoile le vrai visage de la démocratisation à l'occidentale. Même dans la mort filmée de Saddam Hussein, on pourrait voir aussi bien «la barbarie des Arabes» que «l'arrogance de l'Occident». Amin MAALOUF

«Tu te prends pour Amin Maalouf» me dit-il au téléphone. Pas du tout l'ami!» lui ai-je rétorqué derechef. J'avoue que je tombe des nues face à cette agression verbale qui me prend de court et, tenez-vous bien, à 6 heures du matin. Il faut croire que les diffuseurs de journaux font correctement leur travail. Et ils le font même très bien, victime que je suis de leur efficacité et de leur complicité avec un quidam qui n'hésite pas à vous arracher des somptueux bras de Morphée pour vous apprendre que bien avant votre chroniqueur attitré «le grand Amin Maalouf avait interpellé Nicolas Sarkozy». Et il a bien fait de me l'apprendre cet empêcheur patenté de ronronner. Je ne peux pas être au courant de tout, bien que j'en aie eu vent, il y a quelques années de cela lorsque l'auteur de l'essai Les Identités meurtrières avait attiré l'attention des dignitaires de la République française sur le fait que «les relations entre l'Occident et le Monde arabo-musulman sont désastreuses». Comme pour juguler l'ardeur d'un président dont le seul souci est d'être sous les feux de la rampe, il empruntera L'Amulette de Samarcande, la Perse d'Omar Khayyam, poète, libre-penseur, astronome de génie, mais aussi celle de Hassan Ibn al-Sabbah, fondateur de l'ordre des Assassins, pour démontrer que les rêves de liberté ont toujours su défier les fanatismes. Pour l'auteur de Léon l'Africain, sortir de la logique destructrice est une exigence de survie pour l'humanité tout entière. L'un des aspects de cette confrontation entre l'Occident et le Monde arabo-musulman c'est que, soutient-il, tous les événements sont systématiquement interprétés de manière différente, et même quasiment opposée, selon qu'on se trouve dans un camp ou dans l'autre. Pour les uns, l'Islam se serait montré incapable d'adopter les valeurs universelles prônées par l'Occident; pour les autres, l'Occident; serait surtout porteur d'une volonté de domination universelle à laquelle les musulmans s'efforceraient de résister.
A l'effet d'attirer l'attention de celui qui fera tout pour aller à la conquête de l'électorat fasciste, ce conteur avisé qu'est Amin Maalouf fera référence à «la gestion chaotique et antidémocratique» de Saddam Hussein: «Un tyran sanguinaire qui a régné par la terreur, saigné son peuple, dilapidé l'argent du pétrole en dépenses militaires ou somptuaires; avant de s'écrouler sans véritable combat; puis, dès que l'homme est tombé, voilà que le pays sombre dans le chaos, voilà que les différentes communautés commencent à s'entre-massacrer comme pour dire: voyez, il fallait bien une dictature pour tenir un tel peuple!» Pédagogue à souhait et fixant longuement les yeux pourtant fuyants de Nicolas Sarkozy, l'auteur libanais abordera la problématique sous un autre angle: «Si, à l'inverse, on adoptait comme axiome «le cynisme de l'Occident», les événements s'expliqueraient de manière tout aussi cohérente: en prélude, un embargo qui a précipité tout un peuple dans la misère, qui a coûté la vie à des centaines de milliers d'enfants, sans jamais priver le dictateur de ses cigares; puis une invasion, décidée sous de faux prétextes, sans égard pour l'opinion ni pour les organisations internationales, et motivée, au moins en partie, par la volonté de mettre la main sur les ressources pétrolières.»
Dès l'invasion militaire, une dissolution hâtive et arbitraire de l'armée irakienne et de l'appareil d'État permit l'instauration explicite du communautarisme au coeur des institutions, comme si l'on avait choisi de plonger le pays dans l'instabilité permanente et la guerre civile. Pour les uns, l'exemple de l'Irak démontre que le Monde arabe est imperméable à la démocratie; pour les autres, le même exemple dévoile le vrai visage de la démocratisation à l'occidentale. Même dans la mort filmée de Saddam Hussein, on pourrait voir aussi bien «la barbarie des Arabes» que «l'arrogance de l'Occident».
C'est ce que souligne Amin Maalouf, tout en se démarquant des deux forces antagonistes. Alors que sur les champs de bataille, la barbarie était plutôt américano-européo-sioniste...J'espère que depuis cette démonstration haute en teneur intellectuelle, l'auteur de Les Croisades vues par les Arabes ait réussi à se départir de cette autoflagellation chère à une élite soucieuse plus de se placer que de se mettre irrémédiablement au service d'un monde qui n'a jamais affamé, bombardé et encore moins brûlé des bébés appartenant à la civilisation occidentale. C'est assurément cette ambiguïté qui encouragera Nicolas Sarkozy et sa fratrie représentée par Bernard-Henri Lévy à croire encore en leur «idéal démocratique» au moment de plonger un autre pays arabo-musulman, la Libye, dans une guerre civile aux lourdes conséquences pour la région.