"La révolution, comme Saturne, dévore ses propres enfants"

«Pas d'anathèmes! Accuser à tout bout de champ de trahison, c'est ce genre de retours destructifs au passé qu'il faut éviter.» Hocine AÏT-AHMED

Pour Hocine Aït-Ahmed, il y a des mots qui tuent, surtout dans un pays où la vie et l'opinion des gens continuent de perdre de leurs valeurs. Le sens de la responsabilité doit inciter à la sérénité et à la prudence quand il s'agit de porter des jugements d'ordre politique: «Sauf à ravaler ses propres agressions verbales, lorsque les formations en question deviendront parties prenantes à ces premières assises constitutives du FLN. Le sens capital de cet événement réside dans la nature politique et contractuelle d'une stratégie de Libération nationale élaborée par le congrès de la Soummam.» Hocine Aït-Ahmed ne se considère pas comme étant un chef historique. Il se revendique plutôt en tant que militant de terrain soucieux d'abord de s'interroger sur le sens des événements que recouvrent les mots. Le 1er Novembre 1954 comme le congrès de la Soummam sont des tournants politiques qui ne sont pas tombés du ciel. C'est l'aboutissement d'un long processus jalonné par l'exacerbation de contradictions ayant mené à des répressions et à des affrontements particulièrement sanglants: «Leur restituer leur signification et leur portée exige le rappel - faute d'analyse - des causes et des enchaînements politiques qui les ont créés. Le rêve d'un soulèvement maghrébin généralisé était à nos portes. Mais l'annonce de la lutte armée en Algérie est fondamentalement la résultante de la poussée populaire en travail depuis les répressions sanglantes de mai 1945.» Alors que certains courants s'évertuent à calomnier les assises du 20 Août 1956, Hocine Aït-Ahmed les justifie par l'absence d'une stratégie politique qui, sitôt l'effet de surprise passé, n'échappera pas aux stratèges de la guerre coloniale. Une situation qu'il y a lieu d'inscrire au passif du PPA-MTLD et à sa décision de dissoudre l'OS et de créer, par conséquent, un vide politique effarant: «Quand le gouverneur général Soustelle prendra la mesure de remettre en liberté quelques dirigeants politiques algériens qui avaient été arrêtés, au lendemain de la Toussaint, son intention stratégique était d'engager les nationalistes modérés à remplir le vide politique afin de retarder ou de prévenir la généralisation de la dissidence armée.» Mais Jacques Soustelle sera pris de cours par Abane Ramdane qui revenait du Nord de la France où il purgea quelques années de prison. La même source estime que ce militant avait toutes les capacités pour réussir: «Ayant longtemps assumé des responsabilités, d'abord au sein de l'organisation clandestine du PPA, et ensuite à la tête de l'OS pour la région de Sétif, Ramdane était un véritable animal politique et un organisateur expérimenté.» Nous sommes déjà en mars 1956, date à laquelle le Front républicain socialo-communiste a remporté les élections législatives et Guy Mollet, chef de la Sfio, est porté au pouvoir. Grâce aux «pouvoirs spéciaux» qui lui furent votés par la nouvelle assemblée, révèle Benyoucef Benkhedda, le gouvernement de gauche augmente le potentiel de son armée: «De 200.000 hommes en 1956, l'effectif de cette dernière va s'élever à 400.000. En même temps, Guy Mollet lance son triptyque: cessez-le-feu, élections, négociations. Son idée était d'obtenir la reddition de l'ALN. Après quoi, il organiserait des élections en vue de dégager des «élus» avec lesquels il «négocierait». Un moyen d'imposer une solution militaire. A l'ONU, lors de la 10e session, souligne la même source, les délégués arabes ont tenté d'inscrire la «question algérienne» à l'ordre du jour. Elle a été repoussée par la majorité acquise à la France et ses alliés. L'attitude des gouvernements arabes, bien que favorable à l'Algérie, particulièrement de l'Egypte, est sujette à des fluctuations sous la pression de la France qui monnaie l'aide économique et financière. Le porte-parole du FLN à la radio Sawt el Arab, libre jusque-là, est censuré. Le danger est grand de voir la Révolution algérienne instrumentalisée par Djamel Abd-Ennasser qui jouit d'un immense prestige auprès des masses arabes du Golfe à l'Atlantique. Partagée entre Alger et Le Caire, la direction du FLN battait de l'aile: «Déjà des dissonances apparaissaient entre Abane qui affirmait «Pas de négociations sans la reconnaissance préalable par la France de l'indépendance algérienne» pendant que de son côté Khider au Caire parlait d'«Assemblée nationale constituante». Pour le FLN, il n'y avait pas d'autres perspectives que la guerre.» C'est à ce moment précis que le duo Abane-Ben M'hidi se mettra à l'oeuvre pour donner naissance à une initiative qui, non seulement pouvait favoriser la transcendance des blocages résultant des luttes de clans et de personnes, mais devait principalement créer la dynamique diplomatique et médiatique indispensable à une solution négociée avec la puissance coloniale. Aït Ahmed dira à ce propos: «J'étais le seul à la prison de la Santé à reconnaître les décisions du congrès de la Soummam. Pour toutes les raisons indiquées, et surtout en raison du consensus national qui y fut esquissé et qui pouvait servir de support international à la constitution d'un gouvernement provisoire.» Ce qui était loin d'être de l'avis de certains historiques qui seront amenés à exécuter froidement leurs propres frères de lutte...