Mais qui se souvient de l'émir Khaled?

Ce que les adversaires tant autochtones que colonialistes ne pardonneront jamais au petit-fils d'Abdelkader c'est, dans le même ordre d'idées, cette réunion qu'il provoqua en mai 1919 pour obtenir la signature d'une pétition en faveur de l'Indépendance nationale, hostile donc à la caste coloniale.

Plusieurs lecteurs me reprochent de n'avoir consacré aucune chronique à l'émir Khaled. C'est chose faite désormais grâce, en partie, au professeur Mahfoud Kaddache qui s'était intéressé au petit-fils de l'Emir Abdelkader pour des raisons évidentes qu'il est l'un des rares historiens à avoir révélées: «Khaled apparaissait en même temps qu'un leader politique sinon un chef religieux, du moins un défenseur de l'Islam.
N'avait-il pas refusé de se naturaliser, refusant les avantages que pouvait lui procurer la citoyenneté française...» Pour l'auteur de La vie politique à Alger de 1919 à 1939, l'essentiel de son programme politique comportait le refus de l'assimilation totale et c'est surtout au nom de l'Islam qu'il repoussait cette politique d'assimilation: «C'est dans ce refus que se situe, sur le plan politique, l'origine du nationalisme algérien, l'opinion publique donnant à ce refus un caractère plus général, le considérant comme un refus de la domination étrangère.» En d'autres termes, souligne Mahfoud Kaddache dans La vie politique à Alger de 1919 à 1939, l'Algérien ne pouvait abandonner son statut personnel.
Cette volonté de demeurer sous la loi musulmane, y souligne-t-il, avait certes une très grande signification religieuse au sein des masses populaires. Mais il faut le noter avec force, insiste-t-il, c'était pour les dirigeants politiques l'occasion, dans un cadre juridique, de faire respecter l'Islam, de défendre une thèse nationaliste. Cette politique de l'émir se vérifiera un peu plus tard, notamment dans sa tentative de faire poser la question algérienne à la Société des Nations.
Ce que les adversaires tant autochtones que colonialistes ne lui pardonneront jamais c'est, dans le même ordre d'idées, cette réunion qu'il provoqua en mai 1919 pour obtenir la signature d'une pétition en faveur de l'Indépendance nationale, hostile donc à la caste coloniale. Cette dimension, nous apprend Mahfoud Kaddache, trouve ses prolongements dans les écrits même de Khaled publiés par L'Ikdam et où il invitait tous les intellectuels musulmans rêvant, dans leur grande majorité, de la création d'un Etat musulman et de la restauration des anciennes splendeurs arabo-musulmanes de Baghdad, de Damas, et de Cordoue, à écrire des études, des biographies d'hommes célèbres, de savants. Dans la perspective, on s'en doute, croit savoir L'Ikdam, de les opposer aux inventions européennes dont les progrès surprenants, révélés au cours de la guerre de 1914-1918, risquaient d'éblouir et de complexer la société globale algérienne. La Nahda, écrira à ce propos l'auteur de La vie politique à Alger 1919-1939, apparut à Alger comme une poussée nationaliste, un désir de révolution. L'intérêt accordé à l'émir Khaled est loin d'être fortuit donc, de relever d'un simple exercice de style.
Il procède, bien au contraire, d'une volonté délibérée de prouver, une fois n'est pas coutume, que la résistance s'est manifestée tout d'abord sur le terrain de la culture où le petit-fils de l'émir Abdelkader se distingua singulièrement par la création de nombreuses associations culturelles et sportives dont les objectifs sont ainsi décrits par Mahfoud Kaddache: «Ces associations furent créées au lendemain de la guerre. Quels que soient les objectifs qu'elles se donnaient légalement et qui visaient l'éducation sportive, la formation morale, la défense des intérêts des Musulmans, le fait de regrouper uniquement les autochtones donnait à ces associations un caractère politique qui n'échappa ni à l'Administration ni aux affiliés.» Parmi les associations recensées par l'historien algérien figurent «La Jeunesse musulmane d'éducation sociale», «La Fraternité algérienne», «Le Croissant algérien», «L'Avant-garde» pour la pratique de la gymnastique, sans oublier le doyen des clubs algériens, le Mouloudia Club Algérois qui joua un rôle de premier ordre dans le domaine du raffermissement du sentiment national et de la création de nombreux clubs sportifs musulmans ainsi que des sociétés musicales chargées de promouvoir la sauvegarde et la propagation de la musique classique algéroise.
A l'image de «La Fraternité algérienne», une association présidée par l'émir Khaled, ces espaces d'expression et d'épanouissement pluriels avaient, de l'avis même de Mahfoud Kaddache, des objectifs cardinaux: la défense et l'amélioration morale, matérielle, intellectuelle, économique et politique de la population musulmane algérienne.