De l'apartheid territorial, social, et ethnique au djihadisme

«Aujourd'hui la France est porteuse d'une formidable richesse multiculturelle. Encore faut-il que cette réalité, cette complexité sociale à fort potentiel, soit acceptée, valorisée, célébrée. Des nations ont su faire de cette diversité un atout. La France en est-elle capable?» Ayoko Mensah

Pour le Français Clément Therme, docteur en sociologie et en politique étrangère, la dimension «absolue» de l'Islam est donc bien la raison pour laquelle djihadistes sunnites et chiites rejettent les sociétés démocratiques et leur système politique. Ce n'est donc pas sans raison qu'il conseille vivement la lecture de Jihadist Ideology de Farhad Khosrokhavar.
Pour comprendre surtout les évolutions qui touchent le monde musulman, en particulier la relation qu'il entretient avec l'idéal démocratique. Spécialiste en Islam, cet auteur franco-iranien propose une lecture intéressante des motivations à la base du recrutement de jeunes par les mouvements djihadistes. Des jeunes qu'il scinde en deux groupes: «Le premier est fait de jeunes exclus ayant intériorisé la haine de la société tant ils se sentent profondément victimisés.» Des «désaffiliés» qui pensent sincèrement ne pas avoir d'avenir dans le modèle dominant au moment où l'adhésion à l'Islam radical est un moyen pour eux de sacraliser leur haine, de la légitimer et de justifier leur agressivité. Les raisons invoquées vont de l'exclusion dans les banlieues, de la déviance, de l'emprisonnement, des récidives jusqu'à une adhésion à une version radicale de l'Islam, au voyage initiatique en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen ou en Syrie, sans oublier la volonté d'en découdre avec la société au nom de la guerre sainte.
Le second groupe est, de l'avis même de Farhad Khosrokhavar, totalement différent puisqu'il s'agit de jeunes des classes moyennes qui n'éprouvent pas de haine vis-à-vis de la société, vivent dans des quartiers bien balisés et n'ont pas de casier judiciaire: «Ceux-là nourrissent une volonté de venir en aide à leurs frères en religion et sont animés d'un romantisme naïf. Leur engagement correspond à une sorte de mise à l'épreuve de soi, un rite de passage à la vie adulte pour post-adolescents, notamment chez les jeunes filles et les convertis.» La même source estime que chez les jeunes «désaffiliés», le moteur est surtout la transcription de leur haine de la société dans une religiosité qui leur donne le sentiment d'exister et d'inverser les rôles: «D'insignifiants, ils deviennent des héros. De jugés et condamnés par la justice, ils deviennent juges d'une société qu'ils qualifient d'hérétique et d'impie.
D'individus inspirant le mépris, ils deviennent des êtres violents qui inspirent la peur. D'inconnus, ils deviennent des vedettes: «On parle dans ce cas d'une vision de soi fondée sur l'indignité et la volonté d'en découdre avec la société entière. Pour Chahla Chafiq (écrivaine et sociologue), à trop se focaliser sur le djihadisme, «le débat se détourne des processus de réislamisation idéologique en cours depuis 1990, en France et en Europe, et banalise le phénomène de l'´´islamisme´´, dont le djihadisme est pourtant l'une des facettes.» Pour elle l'«islamisme», à distinguer tout autant des pratiques individuelles et séculières de l'Islam que des diverses pratiques traditionnelles, travestit la religion en une idéologie à caractère totalitaire qui explique tout, répond à toutes les incertitudes et définit l'ordre auquel il faut se soumettre. «L'Islam, c'est l'application des règles, ce qui était interdit reste interdit et ce qui était autorisé reste autorisé, il n'y a pas d'autre voie», confie Abdel, jeune converti à l'Islam, avant d'expliquer sa conversion par son besoin de contrôle: «Je suis quelqu'un qui aime que tout soit maîtrisé, j'aime la sécurité.» Dans une étude intitulée Qu'est-ce que l'intégration? Dominique Schnapper stigmatise la manière dont est faite l'intégration: «Les enfants d'immigrés sont intégrés culturellement à la société d'accueil mais ne le sont pas structurellement, car souvent discriminés aux plans de l'emploi et de l'habitat. Cette antinomie entre intégration culturelle et intégration structurelle peut inciter les plus frustrés à la violence.»
Pourtant, il y a de cela presque 10 ans, Ayoko Mensah, fondatrice de la revue Afriscope, n'avait pas manqué de soutenir: «Aujourd'hui, la France est porteuse d'une formidable richesse multiculturelle. Encore faut-il que cette réalité, cette complexité sociale à fort potentiel, soit acceptée, valorisée, célébrée. Des nations ont su faire de cette diversité un atout. La France en est-elle capable?» Il ne sera répondu à cette question que presqu'une décennie après. «Un apartheid territorial, social, ethnique s'est imposé à notre pays», osait Manuel Valls en janvier 2015...