Ce petit bonhomme échoué sans vie sur une plage

«L'homme a été taillé dans un bois si tordu qu'il est douteux que l'on puisse jamais en tirer quelque chose de tout à fait droit.» Emmanuel KANT

J'ai été destinataire d'un message électronique où il est particulièrement question de ce malheureux enfant de trois ans dont la découverte sans vie sur les côtes turques n'a pas manqué de scandaliser et d'émouvoir sensiblement l'opinion publique internationale. L'initiative vient de l'association non gouvernementale Avaaz qui estime que «la photo de ce tout petit bonhomme échoué sans vie sur une plage est, comme tant d'autres, presque insupportable à regarder», mais ce qui est réellement consternant, est-il souligné dans ce même message, «c'est que nos dirigeants, loin de ressentir l'urgence d'agir face à un tel choc, s'enlisent dans des débats interminables et cherchent à déterminer les responsabilités de chacun». Or, pour la première fois, une lueur d'espoir éclaire le monde. Des milliers de citoyens ordinaires choisissent la compassion et rejettent les politiques de la porte close que beaucoup de décideurs veulent instaurer, croit savoir l'hebdomadaire Le Point: «Quand le gouvernement d'Islande a annoncé qu'il n'accueillerait que 50 demandeurs d'asile en début de semaine, 10.000 Islandais ont proposé de les accueillir chez eux. Aujourd'hui, le gouvernement réévalue ses engagements.» Selon Avaaz, ce mouvement d'indignation et de solidarité a commencé par lézarder la citadelle européenne amenant la chancelière allemande Angela Merkel et le président de la Commission européenne à agir en faveur d'un nouveau plan européen en mesure de permettre aux familles fuyant la guerre et la faim de bénéficier d'un refuge. Pour Le Point, il aura fallu la diffusion douloureuse de cette affreuse image pour faire prendre conscience à une opinion publique blasée de l'ampleur de la tragédie qui se joue sous nos yeux: «On est brusquement passé d'une indifférence vaguement compassionnelle à un tsunami émotionnel et irrationnel.» Elle a beau être salutaire, l'émotion n'interdit pas pour autant la lucidité, encore moins de tenter d'analyser avec objectivité les raisons qui ont plongé les peuples irakien, syrien et libyen notamment dans une situation des plus apocalyptiques. Quelque peu interpellés par leur conscience et par la gravité de la tournure prise par les événements, de nombreux courants d'idées ne sont pas loin de penser que l'idéal démocratique à l'origine d'une telle déstabilisation de plusieurs pays musulmans n'est qu'un leurre. Un subterfuge qu'irrigue une injustice scélérate, répondant aux impératifs du marché et des intérêts sordides des puissances hégémoniques. Dans l'état actuel de guerre civile permanente, vous aviez certainement assisté à des situations où des chefs d'Etat comme Saddam Hussein, Mouammar El Gueddafi et Hafedh El Assad se retrouvent vite promus au rang de tyrans, juste après avoir été présentés l'avant-veille comme étant des amis du monde libre. A première vue, estime l'auteur russe Maxime Kantor, c'est un double standard cynique, d'autant que les dommages qui suivent la destitution de chaque tyran finissent par surpasser en cruauté la tyrannie elle-même. Le Point parle, désormais, de l'irresponsable guerre d'Irak, rappelant à notre bon souvenir la mise en garde de Jacques Chirac à George W. Bush et le discours de Dominique de Villepin à la tribune des Nations unies: «Si vous attaquez la citadelle irakienne, vous bouleversez tous les fragiles équilibres régionaux entre mondes sunnite et chiite, entre mondes perse et arabe, entre mondes laïc et islamiste. Vous ouvrez la voie à un démantèlement de l'Irak déjà bien engagé avec l'autonomie de facto du Kurdistan irakien. Et vous risquez d'instaurer le chaos pour un siècle.» Le résultat est effarant, souligne la même source: «Des centaines de milliers de morts (beaucoup plus que sous Saddam Hussein), le pays sunnite et les zones chrétiennes en grande partie contrôlés par Daesh, des attentats ravageant quotidiennement le pays sans compter la partition de facto. Des flots de réfugiés irakiens cherchent, eux, le salut dans la fuite à l'étranger.» Deuxième chef-d'oeuvre morbide de l'Occident, le guêpier libyen qui, s'il a emporté El Gueddafi, n'en reste pas moins des plus chaotiques à l'instigation d'une guerre civile qui aura fait énormément de victimes et consolidé grandement la nébuleuse intégriste. Alors qu'elle n'était plus qu'une question de quelques malheureuses semaines, la chute de Bachar el-Assad ne semble pas intervenir, souligne, dans le même ordre d'idées, Le Point: «Quatre ans plus tard, il est toujours là grâce à ses alliés iraniens et russes, mais aussi parce qu'une partie de la population redoute davantage Daesh que le régime. A un moment où, croit savoir l'hebdomadaire français, deux écoles de pensée coexistent dans les milieux américains favorables à Israël: «Si l'ancien conseiller de la Maison-Blanche Dennis Ross penche pour une intervention contre la Syrie, l'universitaire Daniel Pipes préférerait que les Etats-Unis soutiennent le régime et favorisent la prolongation du conflit. Pendant ce temps, l'enlisement syrien a provoqué une énorme vague de réfugiés: plus de quatre millions de Syriens ont fui leur pays (1,2 million sont au Liban, 1,8 million en Turquie) et «la photo de ce tout petit bonhomme échoué sans vie sur une plage est, comme tant d'autres, presque insupportable à regarder».