La soudaine légèreté du bloc historique

«L'Algérie semble hors du temps, figée. Le pays est dans une impasse dont rien ne le sortira sinon une longue et patiente guerre de positions (au sens gramscien), c'est-à-dire la conquête de l'hégémonie culturelle sur la bourgeoisie compradore.» Messaoud BENYOUCEF

Quand elles ne donnent pas bonne conscience à des cercles timorés, les fuites en avant n'en restent pas moins inextricables, quand elles ne sont pas lourdes de sens. Particulièrement lorsque les discours tenus dans quelques salons interviennent comme une sorte de prolongement de celui triomphaliste développé par les pouvoirs dominants. Un système en mal d'imagination, convient-il de souligner ici. En privilégiant à un moment donné le tout-sécuritaire, il dégageait la nette impression de s'accommoder d'une sorte de sur place, perdant de vue que le combat acharné mené contre les forces obscurantistes se devait d'être étendu, aussi et surtout, à un autre front: celui idéologique, en l'occurrence, donc éminemment cultuel, tant les succès militaires immédiats ne pouvaient à eux seuls annihiler une force de destruction qui s'est toujours distinguée par un travail de persuasion, d'endoctrinement et de mobilisation sans précédent. Alors que les partis politiques rechignent à s'investir en milieux populaires, préférant le plus souvent s'en remettre à la grande muette ou aux invectives, l'intégrisme religieux met toujours l'accent sur un travail en profondeur où l'argumentaire prêté à l'Islam occupe une place de choix. Ajoutée aux racines du mal politique et social que le pouvoir politique se refuse d'éradiquer, cette manière de procéder a considérablement fragilisé les fondements mêmes de la République. Aux antipodes d'une vision réductrice de la réalité, les forces obscurantistes ont toujours su, par contre, irriguer leur propagande par les données objectives et subjectives de l'Islam sociologique contemporain. Le retour au rôle joué par l'Islam politique tel que développé par les mouvements mystiques contre la soldatesque turque et la caste coloniale leur a été bénéfique à plus d'un titre. Réhabilité, ce rôle a très vite favorisé la mainmise des courants totalitaristes sur les mosquées d'où jaillissait quotidiennement un discours caractérisé par l'intolérance et la négation de tous ceux qui intervenaient à contre-courant de leurs aspirations surannées et hégémoniques. L'absence des appareils idéologique d'Etat aura contribué pleinement, par ailleurs, à un confusionnisme des plus alarmants. Face à la montée en force de l'intégrisme religieux, le commun des mortels ne manquera pas de s'interroger sur les intentions réelles des pouvoirs dominants. Des interrogations légitimes, on s'en doute, a fortiori lorsque la répression salafiste contre la société civile, en général et le mouvement culturel, en particulier, a été menée à Tlemcen, Alger, Boufarik et Koléa sans que l'idéologie dominante, encore moins la mouvance démocrate de l'époque ne s'en émeuvent pour autant. Il faut reconnaître, avec Jacques Berque, que la plupart des vicissitudes subies par le Monde arabe, depuis l'ère des émancipations, pourraient bien trouver leur explication dans une défaillance provisoire des pouvoirs en place à traiter objectivement et adéquatement la réalité concrète telle que vécue par des peuples dont l'authenticité a été sensiblement chahutée par des modes de représentation auxquels ils n'étaient pas forcément acquis. Ayant atteint son point culminant avec la montée en force de l'intégrisme et de son corollaire le terrorisme, la crise en question a été accentuée tant par le clientélisme régionaliste et le népotisme que par de curieux choix en matière de stratégie de développement. A l'évidence, les choix en question ont contribué pour beaucoup à jeter les bases d'un développement économique intimement lié à la nature du pouvoir en place et à ses visées hégémoniques sur la société algérienne. Quand bien même le discours officiel tentait, autant que faire se peut, de faire croire que les grandes options économiques intervenaient comme pour répondre valablement aux aspirations légitimes du citoyen et aux besoins pluriels et immédiats de la société. Une option radicale dont les conséquences immédiates se traduiront par la mise au goût du jour d'une stratégie inspirée essentiellement par une conception linéaire et mécaniste de l'Histoire. Une conception présupposant, on s'en doute, que la société anciennement colonisée se devait de passer par les mêmes étapes de développement à l'effet d'assurer le même niveau de revenus...
Le pays est dans une impasse dont rien ne le sortira sinon une longue et patiente «guerre de positions» (au sens gramscien), soutient l'auteur Messaoud Benyoucef: «C'est-à-dire la conquête de l'hégémonie culturelle sur la bourgeoisie compradore». En termes décodés il faut, semble suggérer la même source, construire une véritable contre-société en redéfinissant les valeurs sur lesquelles elle pourrait se fonder. L'Algérie a besoin d'une profonde réforme intellectuelle et morale.