Au-delà du matérialisme historique

Mahfoud Kaddache ne faisait qu'asséner des évidences auxquelles il était particulièrement attaché. La résistance à l'occupation coloniale avait été d'abord orchestrée par les gens du culte musulman.

Samira Bendaoui, cette fidèle lectrice de mes chroniques, est revenue à la charge pour me remercier d'avoir pris en considération les éléments d'information qu'elle a eus la gentillesse de porter à mon attention. Non sans souligner, avec pertinence d'ailleurs, que seuls les débats contradictoires, en histoire comme en politique, sont à même de «nous permettre de jeter un regard serein sur la grandeur et les dissonances de nos actions passées». L'éclairage proposé sur le fait que c'était plutôt l'émir Khaled qui avait parlé, dès 1919, de l'Indépendance nationale, semble avoir été accepté. Il reste ce rejet systématique de tout ce qui est en relation avec l'Islam qu'il faut clarifier, situer dans le contexte politique de l'époque, analyser sur des bases objectives, bien loin d'une vision en relation avec la grille de lecture chère aux tenants du matérialisme historique. Les réserves de Charles-Robert Ageron, s'agissant de l'émir Khaled et de Messali Hadj qui demeure - que nous le voulions ou non - le père du nationalisme révolutionnaire algérien, ne sont pas forcément fondées. La démarche un tant soit peu rigoureuse de cet historien, une démarche dominée par une vision exogène de la société globale algérienne, ne doit pas faire perdre de vue à l'observateur averti que la personnalité charismatique de l'émir Khaled a grandement contribué à l'éveil national. Il y avait dans son action, soutient Mahfoud Kaddache, une référence constante à l'Islam: «Cette référence a une signification profonde en matière de politique algérienne. Dans la mesure où légalement, le nationalisme politique ne pouvait s'exprimer ouvertement. C'est dans la religion, dans la défense de la personnalité musulmane, qu'il puisait son inspiration. Il ne faut pas oublier que durant toute la période de l'occupation française, l'Islam a été la garantie première de la personnalité algérienne. C'est dans le rattachement au vaste mouvement de l'Islam et du monde musulman que le nationalisme algérien trouvait son argumentation et sa première expression politique. Khaled apparut comme un promoteur de la Nahda.» En optant pour un tel argumentaire, voué aux gémonies par les tenants dogmatiques du matérialisme historique, Mahfoud Kaddache ne faisait qu'asséner des évidences auxquelles il était particulièrement attaché. La résistance à l'occupation coloniale avait été d'abord orchestrée par les gens du culte musulman. Ce qui explique outre mesure l'option prise par la caste coloniale à l'effet de séque-strer, par arrêté du 7 décembre, les mosquées ainsi que les corporations religieuses. Des quatre mosquées importantes de rite hanéfite, seule la mosquée de la Pêcherie (Djamaâ Djedid) et la mosquée dite Kléber (Djamaâ es-Safir) ont résisté au vandalisme de la conquête, les deux autres ayant disparu en tant que telles. La première, la mosquée as-Sayyida, dont il ne reste aujourd'hui que des lithographies, a été détruite en 1832 par le Service du génie lors de la création de la place du Gouvernement. La seconde, la mosquée Ketchaoua, a été affectée au culte catholique après de radicales transformations effectuées entre 1845 et 1860 et un véritable génocide lâchement commis à l'intérieur du même lieu de culte contre des musulmans qui tentaient de s'opposer à cet acte abominable. Le réaménagement, à partir des matériaux restés inemployés de la Mosquée as-Sayyida, ayant touché en 1837 Djamaâ al-Kébir, n'était que de la poudre aux yeux. Surtout si l'on s'en tient à l'explication qui en est donnée par l'intendant civil Stanislas Bresson: «C'est une mission d'utilité publique et d'intérêt politique, destinée avant tout à effacer dans l'âme des musulmans des souvenirs pénibles et à leur faire oublier les saccages perpétrés au lendemain de la prise d'Alger.» Faire disparaître surtout de leur mémoire le non-respect de la convention du 4 juillet 1830 signée par Bourmont lors de la prise d'Alger, et portant sur les droits des Algérois sur la mosquée Ketchaoua. Une mosquée vite transformée par le duc de Rovigo en cathédrale à la suite d'une répression précédemment soulignée. Accusé de malversation, le muphti hanéfite fut destitué en 1847, pour être officiellement remplacé, le 13 juin 1873, par Hadj Ben Haffaf et en octobre 1889 par El Hadj Kaddour Chérif respectivement le premier secrétaire et ancien lieutenant de l'Emir Abdelkader. Attentif, moi aussi, au matérialisme historique, je demeure toutefois fidèle à la thèse de Mahfoud Kaddache, bien qu'il ait omis d'ajouter que ce sont des imams soufis algérois qui se sont opposés, les armes à la main, à la soldatesque française...A un moment où la pensée marxiste-léniniste n'existait pas encore...