La guerre "des ordures" aura-t-elle lieu au Liban?

«On assiste à une agrégation rapide de tous les mécontentements, à un effet boule de neige qui a permis la réussite de la grande manifestation, largement pacifique, de la place Riyad El Solh.» Karim Emile BITAR

A l'heure où le Liban est profondément polarisé politiquement et idéologiquement, qu'il est l'un des champs de bataille où se joue la guerre par procuration irano-saoudienne, des dizaines de milliers de Libanais se sont spontanément mobilisés, non pas pour répondre à l'appel de leurs leaders communautaires, mais pour réclamer la dignité, pour protester contre la corruption endémique, l'incurie et l'incompétence de la classe politique, m'apprend le penseur Karim Emile Bitar. Le texte qu'il m'a fait parvenir par courrier électronique met expressément l'accent sur le fait que la crise des ordures, telle que rapportée par de nombreux titres de la presse internationale, n'aura été qu'un écran de fumée. La goutte d'eau qui aura fait déborder le vase: «On assiste à une agrégation rapide de tous les mécontentements, à un effet boule de neige qui a permis la réussite de la grande manifestation, largement pacifique, de la place Riyad El Solh.» Ce succès a fait paniquer la classe politique et tous les leaderships traditionnels qui se partagent le pouvoir depuis des décennies. Embarrassés, ces derniers tentent tantôt maladroitement de récupérer ce mouvement, et tantôt l'accusent de conduire le pays vers l'inconnu». Un inconnu lourd de sens puisque l'histoire risque de se répéter. Ce qui me pousse à avoir une pensée pour mon ami le cinéaste libanais Maroun Bagdadi, plus précisément à son film Beyrouth Ya Beyrouth qui contenait déjà dans ses balbutiements et ses maladresses l'énoncé visuel du pluralisme libanais, la différence de chacun basée sur la tolérance de l'Autre. Nous sommes en 1975 date à laquelle la guerre civile est venue mettre fin à ce merveilleux consensus. Le fait d'avoir commencé à briser le carcan d'impuissance et d'avoir transcendé les clivages stériles est l'un des acquis considérables de ce mouvement, estime la même source qui considère que la focalisation du citoyen porte, désormais, sur des questions économiques et sociales concrètes, la quotidienneté, plutôt que sur les métadiscours liés à l'identité ou au contexte régional, sur lequel les Libanais n'ont que peu d'influence. Mais le véritable problème réside dans l'absence de perspectives claires qui permettraient de transformer l'initiative et d'aboutir au changement politique escompté. Au-delà de son côté initialement bon enfant, le mouvement de protestation peine à sortir de l'amateurisme, les risques de récupération et de dérapages sont énormes, les slogans fluctuent de jour en jour, les organisateurs sont assez peu connus et leurs objectifs ne sont pas vraiment clairs.
En outre, il serait illusoire de penser que le «système» pourrait être affaibli et se remettre en cause aussi facilement. Ce système a encore de la ressource, les leaders communautaires continuent de tenir leurs troupes, ils ne se laisseront pas renverser. De nombreux analystes ne sont pas loin de penser, tout comme Karim Emile Bitar, qu'il y a fort à craindre que cette révolution balbutiante se fasse rapidement étouffer, confisquer ou kidnapper comme tant d'autres mouvements similaires. Chacune des mouvances politiques libanaises a des arrière-pensées et s'efforcera de tuer dans l'oeuf toutes les velléités de réformes. Les réformes ne peuvent naître que de revendications précises, claires, étudiées et ciblées, fait remarquer non sans pertinence la même source: «Quand elles sont trop vagues, les grandes imprécations permettent de servir d'exutoire à la colère populaire mais ne font que noyer le poisson et font le jeu du conservatisme et du 'système'' qui joue sur la peur du chaos.»
Si vous ajoutez à cela le fait que si le Liban compte énormément de conservateurs frileux, communautaristes et chauvins, une droite dure rétive à toute réforme, il compte aussi un nombre non négligeable de révolutionnaires exaltés voulant mettre à bas tout le système, une gauche radicale d'inspiration anarchiste: «Face à ces deux mouvances, ce qui manque au Liban, ce sont des réformateurs raisonnés, libéraux, sociaux-démocrates ou progressistes, qui ont les compétences techniques nécessaires et qui pourraient faire évoluer le système et le démocratiser sans jeter le bébé avec l'eau du bain. Ceux qui sont dans cet état d'esprit se font soit éjecter violemment par le système, soit récupérer et corrompre par l'un des deux grands axes régionaux.»