Le Liban n'a pas besoin d'un "homme providentiel"

Le président John Fitzgerald Kennedy disait, fort justement, que «ceux qui rendent impossible la révolution pacifique rendront inévitable la révolution violente». Pour Karim Emile Bitar, les manifestations récentes illustrent parfaitement ce blocage libanais.

Karim Emile Bitar fait régulièrement référence à la clairvoyance politique de John Fitzgerald Kennedy (JFK). Le trente-cinquième président des Etats-Unis qui fut assassiné le vendredi 22 novembre 1963 à Dallas (Texas). La programmation de sa mort fut loin d'être le fait d'un acte isolé, comme susurré à l'époque où JFK avait des relations extraconjugales avec la grande actrice Marylin Monroe. De l'avis de plusieurs auteurs de l'époque, la relation avec la star de cinéma semble avoir été la plus douloureuse pour Jackie Kennedy, car Marilyn Monroe était une sorte d'électron libre plein de naïveté et parfaitement capable de tout dévoiler aux médias, au risque de provoquer un scandale qui entacherait la réputation de son époux, détruirait son mariage et l'humilierait face à l'opinion. De mon point de vue, nous sommes en présence d'un authentique crime d'Etat commis à l'instigation du complexe militaro-industriel américain très courroucé par le fait que le président en exercice se prononce clairement en faveur de l'égalité civique entre Blancs et Noirs, du soutien de Martin Luther King et de l'adoption d'une loi contre la ségrégation raciale...JFK disait fort justement que «ceux qui rendent impossible la révolution pacifique rendront inévitable la révolution violente». Pour Karim Emile Bitar, les manifestations récentes illustrent parfaitement ce blocage libanais: «C'est un pays où les réformes, même modestes, sont systématiquement torpillées par le pouvoir, et comme la révolution est impossible, elle prend tous les trente ans la forme d'une déferlante de violence. Les slogans de ces derniers jours oscillaient entre des demandes révolutionnaires et des revendications réformistes. Heureusement, à côté des slogans du type ´´tous pourris´´, et ´´mettons à bas tout le système en faisant tabula rasa´´, sont apparues des revendications plus constructives et plus réfléchies.» Des revendications appelant à l'adoption d'une loi électorale équitable qui permettrait le renouvellement des élites, à la sortie de la confusion permanente entre le spirituel et le temporel, à la mise en place de mécanismes pour mettre fin aux monopoles qui étouffent l'économie libanaise, et jeter les bases d'une refondation du système sur des bases plus saines... A commencer bien sûr par la nécessaire élection d'un président de la République, confie Karim Emile Bitar: «Depuis l'expiration du mandat de Michel Sleiman, les députés libanais se sont déjà réunis 27 fois pour tenter d'élire un président et à chacun de ces 27 rounds, le quorum requis n'a pas été atteint. Soit dit en passant, nous sommes encore loin du record mondial, qui est détenu par la Turquie. En 1980, à l'expiration du mandat du président Fahri Korutürk, les députés turcs ont tenu pas moins de 115 séances pour tenter d'élire l'un des deux généraux en retraite qui étaient candidats à la présidence.» La suite, nous la connaissons puisqu'aucun des deux n'a jamais obtenu les deux tiers des voix nécessaires. L'alternative fut alors un coup d'Etat mené par le général Kenan Evren. Comme l'idéal démocratique, cher aux forces nationales libanaises, continue à déranger, d'aucuns - friands qu'ils sont de dramatiques raccourcis - rêvent d'un scénario à l'égyptienne invitant l'armée à prendre le pouvoir. Indigné par une telle option qu'il considère particulièrement dangereuse, Karim Emile Bitar soutient: «Le Liban n'a pas besoin d'un régime militaire, d'un ´´homme providentiel´´ ou d'un ´´sauveur´´, il a besoin d'un Etat impartial et d'institutions solides. Tout le reste n'est que chimères. Le drame vient du fait que le Liban n'a jamais accédé à une authentique souveraineté.» La même source estime qu'un Etat faible et impotent ne peut que demeurer entièrement dépendant du jeu des puissances régionales: «Le déblocage de la crise présidentielle ne pourra venir que d'une détente irano-saoudienne ou du moins d'une décision internationale de mettre le Liban temporairement à l'écart de ce grand affrontement qui se joue aujourd'hui en Syrie, en Irak et au Yémen.» Pour Karim Emile Bitar, le Liban a besoin d'une nouvelle façon de faire de la politique, en complète rupture avec l'esprit milicien, le féodalisme, le clientélisme et l'affairisme ambiants. Mais la société civile elle-même est profondément divisée: «Elle est à l'image de la société libanaise, avec beaucoup de qualités, une résilience remarquable, mais aussi beaucoup de défauts, beaucoup de contradictions et beaucoup de frustrations. Si cette colère populaire est intelligemment canalisée, si elle parvient à se doter d'une feuille de route qui soit à la fois ambitieuse et réaliste, si elle trouve un leadership moins brouillon et plus professionnel, ce mouvement pourrait être la première pierre sur le chemin d'un Liban nouveau.»